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Les précédents carrefours
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- « Quand l’Afrique s’éveille... », avec Hervé Lado, économiste camerounais, chercheur associé à l’Essec Business School (mai 2017).
- « Rosetta et Philae, la quête de nos origines », avec Francis Rocard, astrophysicien au Centre national d’études spatiales (avril 2017)
- « Un trublion nommé Luther. Il y a 500 ans, la Réforme bousculait l’Eglise », avec Marc Frédéric Muller, théologien protestant (mars 2017).
- « Le langage médiatique et politique décrypté. Le poids des mots, le choc des émotions », avec Mariette Darrigrand, sémiologue, chroniqueuse à France Inter (février 2017).
- « La laïcité est-elle soluble dans la politique ? (et vice versa) », avec Nicolas Cadène, rapporteur général de l’Observatoire de la laïcité (janvier 2017).
- « Et la famille, comment ça va ? », avec Jean-Paul Sauzède, psychothérapeute auprès des familles et des couples (décembre 2016).
- « Fin de vie : quoi de neuf » ?, avec Didier Sicard, professeur de médecine, ancien président du Comité consultatif national d’éthique (octobre 2016).
- « Malaise dans la démocratie », avec Jean-Pierre Le Goff, philosophe, écrivain et sociologue (septembre 2016).
- « L’incroyable destin du clown Chocolat », avec Gérard Noiriel, historien, directeur d’études à l’Ecole pratique des hautes études en sciences sociales, auteur de Chocolat, la véritable histoire d’un homme sans nom (juin 2016).
- « Quel avenir pour les salariés ? », avec Pascal Lokiec, professeur de droit social à l’université Paris X, spécialiste du droit du travail (mai 2016).
-  « Transhumanisme : le monde futur aura-t-il encore besoin de l’homme ? », avec Jean-Michel Besnier, professeur de philosophie à Paris-Sorbonne spécialiste des nouvelles technologies (avril 2016).
- « Israël-Palestine : y a-t-il des raisons d’espérer ? » avec Florence Taubmann, pasteure, spécialiste du dialogue avec le judaïsme , et Michel Taubmann, journaliste à France 3, puis Arte et i24news (mars 2016)
- « La désobéissance. “Réfléchir, c’est commencer à désobéir” » avec Bruno Jarrosson, ingénieur, consultant et professeur de philosophie à Supélec (février 2016)
- « Chine, Japon, Corée : zone de croissance, zone de conflits »
avec Barthélémy Courmont, chercheur en relations internationales, spécialisé dans les questions sécuritaires en Asie du Nord-Est (janvier 2016).
- « Parlez, vous êtes écouté et géolocalisé » Internet : vers une société de surveillance ?
avec Benjamin Bayart, expert en télécommunications, membre de la Quadrature du Net (décembre 2015)
- Migrants, réfugiés : que faire ?
avec Gérard Sadik, coordonnateur Asile de la Cimade, et Jean Fontanieu, secrétaire général de l’Entraide protestante (novembre 2015)
- Réchauffement climatique : comment faire ? avec Pascal Canfin, ancien ministre délégué au Développement, conseiller principal pour le climat du World Resources Institute (septembre 2015)
- La presse peut-elle tout caricaturer ? avec Louis-Marie Horeau, rédacteur en chef au Canard Enchaîné (juin 2015)
- Liberté, citoyenneté, laïcité : le rôle de l’école
avec Iannis Roder, enseignant en Seine-Saint-Denis (avril 2015)
- La laïcité à l’épreuve du pluralisme religieux
avec Jean-Paul Willaime, sociologue spécialiste de la laïcité, directeur d’études à l’Ecole pratique des hautes études, et Stéphane Lavignotte, pasteur et théologien, auteur de Les religions sont-elles réactionnaires ? (mars 2015)
- Libertés et sécurité face au nouveau visage du terrorisme
avec Sébastien Pietrasanta, député des Hauts-de-Seine, rapporteur de la loi contre le terrorisme (mars 2015)
- Les nouveaux enjeux de la médecine : quels choix pour nos sociétés ?, avec Luc Perino, médecin, écrivain, essayiste (février 2015)
- Financement des communes : le piège des emprunts toxiques
avec Maître Hélène Féron-Poloni, avocate au barreau de Paris
spécialiste de la défense des épargnants, emprunteurs et investisseurs face aux établissements financiers (janvier 2015)
- Connaître et accueillir les Roms
avec Philippe Goossens, référent de la Ligue des droits de l’Homme
pour la lutte contre les discriminations subies en France par les Roms (novembre 2014)
- La justice restaurative : quand détenus et victimes se parlent
avec Brice Deymié, aumonier national protestant des prisons (octobre 2014)
- Le littoral menacé : quel projet pour le protéger et le transmettre
avec François Fouchier, délégué régional Provence-Alpes-Côte d’Azur du Conservatoire du littoral (juin 2014)
- L’engagement solidaire intergénérationnel
précédé de la projection du film « On est tous le vieux de quelqu’un »
Débat avec Chantal Demoustiers et Claude Farcy de l’association France bénévolat (mai 2014)
- Sciences et foi font-elles bon ménage
avec Pierre Bourdon, prêtre et docteur en sciences (avril 2014)
- Prendre soin de nos parents âgés et dépendants
avec Corinne Nême-Peyron, ancien aumônier des hôpitaux pour
l’Eglise réformée de France, aujourd’hui psychanalyste à Neuilly-sur-Seine (mars 2014)
- « Liberté, égalité, frater… », une devise menacée
avec Laurent Grzybowski, journaliste à l’hebdomadaire La Vie, chargé des questions sociales et politiques (janvier 2014)
- « Comprendre le temps pour mieux le vivre »
avec Bruno Jarrosson, consultant, philosophe et écrivain (décembre 2013).
- « Le grand Paris :quelles implications pour le nord de la boucle de la Seine ? »
avec Marion Unal, urbaniste (novembre 2013).
- « Russie : les nouveaux enjeux politiques, économiques et sociétaux »
avec Philippe Pelé-Clamour, professeur affilié à HEC, spécialiste de l’Europe centrale et orientale et cofondateur du Courrier de la Russie (octobre 2013)
- « Chaque enfant a des talents : comment l’aider à les développer ? »
avec Martine Geneix, enseignante, auteure de Chaque enfant est formidable (septembre 2013)
- « L’euthanasie : un défi pour l’éthique »
avec Eric Fourneret, philosophe, membre de la Commission Sicard, président de l’association Santé, éthique et liberté (mai 2013)
- « Changer le regard sur le handicap »
avec Patrick Gatignol, philosophe, enseignant à l’Université populaire des Hauts-de-Seine, ancien professeur de philosophie au lycée pour handicapés moteur de Vaucresson et à l’hôpital de Garches (avril 2013).
- « Le modèle allemand, un exemple pour l’économie française ? »
avec Guillaume Duval, rédacteur en chef d’Alternatives Economiques (février 2013)
- « Etty Hillesum, un parcours spirituel hors norme, d’Amsterdam à Auschwitz »
avec Jean-Pierre Nave, président de l’Association des amis d’Etty Hillesum (janvier 2013)
- « Alerte aux produits toxiques : que faire au quotidien ? »
avec Roger Lenglet, philosophe et journaliste d’investigation indépendant (novembre 2012)
- « Islamisme : quelle place pour la femme ? »
avec Chahla Chafiq, sociologue et écrivaine iranienne (octobre 2012)
- « Faut-il revenir au protectionnisme ? »
avec Benjamin Masse-Stamberger, grand reporter au service Economie de L’Express (septembre 2012)
- « Les jeux vidéo : danger ou thérapie ? »
avec Sébastien Bogajewski, psychologue clinicien, doctorant à l’université Paris XIII-Nord (juin 2012).
- « Peut-on en finir avec les conflits d’intérêts ? »
avec Martin Hirsch, ancien président d’Emmaüs France, ancien Haut commissaire aux Solidarités actives contre la pauvreté, président de l’Agence du service civique (avril 2012).
- « Le pouvoir des couleurs au cinéma »
avec Pierre Gaffié, professeur de cinéma, réalisateur (mars 2012)
- « Histoire et mutations de Colombes, Bois-Colombes et La Garenne-Colombes »
avec Christian Gallot, diplômé de Sciences-Po, auteur de Nouvelle histoire de Bois-Colombes, de Louis-Philippe à Charles De Gaulle (1845-1945) (février 2012).
- J.-S. Bach découvre Vivaldi. Une rencontre musicale extraordinaire
avec Gilles Cantagrel, musicologue, ancien directeur de France Musique (janvier 2012).
- Le réchauffement climatique : que faire tant qu’il est temps ?
avec Jacques Varet, fondateur de l’Institut français de l’environnement, expert en géothermie, directeur de la prospective au BRGM (novembre 2011).
- Quel avenir pour la jeunesse ?
avec Rama Yade (octobre 2011). Compte-rendu non disponible.
- Politique de la ville et ghettos urbains,
avec Fabrice Peigney, sociologue et urbaniste, secrétaire général du comité d’évaluation et de suivi de l’Agence nationale pour la rénovation urbaine, Anru (septembre 2011).
- Le XXIe siècle, siècle des énergies renouvelables
avec Michel Cruciani, chargé de mission au Centre de géopolitique de l’énergie et des matières premières de l’université Paris-Dauphine (mai 2011). Pas de compte-rendu.
- Quand Alzheimer frappe à la porte. Comment faire face et accompagner, avec Juliette Rivière, auteure de Alzheimer, l’invité imprévu, et Corinne Nême-Peyron, théologienne protestante et psychanalyste, auteure de Ecouter c’est aimer.
- Jeanne d’Albret, mère d’Henri IV. la religion dans tous ses Etats, avec Bernard Berdou d’Aas, avocat, membre de la Société Henri IV (mars 2011).
- Où nous entraînent les nouvelles technologies ?, avec Bruno Jarrosson, ingénieur, directeur associé chez DMJ-Consultants et enseignant à Supélec et à la Sorbonne (février 2011).
- Cas de conscience, avec Pierre Joxe, ancien membre du Conseil constitutionnel, ancien président de la Cour des comptes (janvier 2011).
- France, terre d’accueil ?, avec Alain Brevet, directeur du Comité d’aide aux réfugiés de Bois-Colombes, Anne-Claire Bureau, responsable de Dom’Asile Colombes, et Cécile Poletti, déléguée nationale de la Cimade en Ile-de-France (novembre 2010).
- Franc-maçonnerie et spiritualité, avec Pierre Nicolau, Vénérable Maître d’une loge de la Grande Loge de France (octobre 2010).
- Le temps de l’Afrique, avec Jean-Michel Sévérino, ancien directeur de l’Agence française de développement (septembre 2010).
- La finance folle contre l’économie, avec Eva Joly
ancienne juge d’instruction au pôle financier du Palais de justice de Paris, aujourd’hui députée européenne (mai 2010). Pas de compte-rendu disponible.
- Addictions et dépendances, avec Caroline Dry, psychologue clinicienne, consultante en addictologie à l’hôpital Bichat, et Micheline Claudon, psychologue, alcoologue à l’hôpital Bichat (avril 2010)
- L’Inde et les nouveaux pays émergeants, avec Jean-Joseph Boillot, économiste, spécialiste de l’Inde et de la Chine (mars 2010)
- Les défis de l’insertion, avec Christophe Deltombe, président d’Emmaüs France (janvier 2010)
- Vivre avec la crise. Pour une économie de la confiance, avec Olivier Abel (décembre 2009)
- Loi, société et libertés, avec Maître Dominique Inchauspé (octobre 2009)
- Sept leçons sur la pauvreté et le développement, avec Esther Duflo économiste du développement au MIT (juin 2009).
- Eduquer nos enfants, un enjeu pour aujourd’hui, avec le docteur Aldo Naouri, pédopsychiatre (mars 2009).
- Quel est encore le rôle d’un maire de banlieue ?, avec Philippe Sarre, maire de Colombes, (nov. 2008).
- Entre islam et démocratie, avec Mahnaz Shirali, sociologue (oct. 2008)
- La crise financière, comment en sortir ?, avec Estelle Honthaas, économiste (septembre 2008)
- De la raison à la foi, avec Jean-Claude Guillebaud, ancien grand reporter au Monde, aujourd’hui directeur littéraire aux éditions du Seuil (juin 2008).
- A la découverte des pôles, avec Nathalie Thibault, vétérinaire, exploratrice, biologiste spécialiste du Grand Nord.
- Les Zep sont-elles utiles ?, avec Alain Bourgarel.
- Les paradis fiscaux au cœur de la mondialisation, avec Christian Chavagneux, rédacteur en chef adjoint à Alternatives Economiques.


« Etty Hillesum, un parcours spirituel hors norme, d’Amsterdam à Auschwitz »
avec Jean-Pierre Nave, président de l’Association des amis d’Etty Hillesum

Le 17 janvier dernier, le Carrefour du Centre 72 se penchait avec émotion et recueillement sur les écrits d’Etty Hillesum. Jean-Pierre Nave nous a proposé une réflexion ouverte et personnelle sur le sens du témoignage de cette jeune femme juive d’Amsterdam, qui trouva dans l’horreur de son temps le chemin d’une libération spirituelle bouleversante. Un témoignage hors du commun et qui rencontre un écho pour aujourd’hui. D’une voix douce et comme habitée par la connaissance intime de ces textes, Jean-Pierre Nave a répondu en énonçant longuement ce qui fait à ses yeux la singularité et l’actualité de ce parcours spirituel.

L’expérience spirituelle d’Etty Hillesum, a-t-il expliqué, est menée non à l’ombre des cloîtres, mais dans la vie citadine, agitée, d’une jeune femme moderne. Confrontée au cauchemar de l’histoire, elle ne renonce en rien au bonheur d’être femme et vit sa spiritualité à travers ses occupations quotidiennes, ses amis et ses amours.

Son témoignage se déploie en marge de toute appartenance confessionnelle et de toute tradition spirituelle. Découvrant progressivement cette « présence » ou cette « altérité » dans laquelle elle puise courage, foi et force, Etty finira par appeler Dieu cette source nouvelle pour elle, non sans réticence pour les pièges que ce nom recouvre et pour le mal qu’il a parfois justifié, a expliqué Jean-Pierre Nave. Elle butera également sur le mot « méditation », qui ne résume pas non plus à ses yeux sa pratique quotidienne de l’écoute intérieure et d’une forme de détachement. Le caractère supraconfessionnel de son approche est une source de ressourcement très féconde pour nos propres vies religieuses, ébranlées et divisées aujourd’hui. Enfin, Etty nous rappelle qu’il existe une force de résistance et de vie qui permet de ne pas s’effondrer psychiquement dans la difficulté. On apprend beaucoup des stratégies concrètes qu’elle met en place pour défricher « des vastes prairies de paix », se réconcilier avec elle-même et refuser le « poison » de la haine et du ressentiment.

« Mais quel est donc le Dieu d’Etty ? », s’est demandé ensuite Jean-Pierre Nave. Laissant chacun réfléchir à travers la lecture à voix haute de plusieurs extraits des écrits d’Etty, il livrait quelques réflexions en guise de pistes : il a fallu des millénaires pour que les hommes perçoivent un Dieu qui ne soit pas de toute puissance, qio soit un dieu aimant. Pour Etty qui fait ce chemin par elle-même, Dieu nous montre que « la vie, en son fonds insaisissable, est étonnamment bonne ». Etty partage pourtant l’horreur quotidienne du camp de Westerbork et pressent déjà qu’elle mourra en déportation. Elle se détermine d’autant plus à « aider Dieu autant et même plus qu’il nous aide ». Elle peut ainsi écrire : « Quand on a une vie intérieure, peu importe, sans doute, de quel côté des grilles d’un camp on se trouve ».

Pascale Joffroy


« Islamisme : quelle place pour la femme ? »
avec Chahla Chafiq, sociologue et écrivaine iranienne

Le retour du religieux dans la vie politique et l’idéologisation du religieux sont des évolutions de notre époque qui dépassent le cas de l’Iran et de l’Islam : exemples des évangéliques aux Etats-Unis, des intégristes catholiques ou des mouvements juifs orthodoxes. En revanche, la place des rapports sociaux entre les sexes est centrale dans les pays musulmans, alors qu’elle est marginale lorsqu’il s’agit des autres religions. Les conséquences sociales et politiques en sont importantes pour tout le monde, y compris pour les hommes.

L’islamisme (idéologisation de l’Islam religion ) conduit à un ordre totalitaire et à la dictature, laquelle dépasse l’ordre politique et pénètre la vie sociale : contrôle de la vie intime, du comportement dans la rue, formatage et répression en cas de « non-conformité ». La discrimination se répand : femme/homme, chiite/sunnite, bon musulman/mauvais musulman, le non-croyant devient un ennemi de Dieu.

L’Iran a été la victime d’un élan de « modernité mutilée ». En effet, après une première période de révolution constitutionnelle opposée à la monarchie au début du XXe siècle, la période du Shah Pahlavi a cherché à poursuivre la modernisation, mais l’a vidée de sa composante démocratique. Vint ensuite la révolution islamique menée par Khomeiny, qui a d’abord été accueillie avec enthousiasme par le pays et les intellectuels, même non islamistes. Ces derniers n’ont pas vu l’évolution vers l’islamisme et ont laissé faire (islamiste/islamique !). L’anti-impérialisme a conduit à un rejet de l’Occident, puis en globalisant, à un rejet de la démocratie. L’Islam est devenu une utopie théoriquement porteuse d’une démocratie islamique. Mais en fait, c’est l’islamité qui a dominé la république et a conduit au totalitarisme.

Tout comme il n’existe pas un seul modèle occidental démocratique, il existe plusieurs Iran et plusieurs islamismes. Nous devons veiller à ne pas crisper les identités sans le vouloir, ce qui pourrait prêter à l’intégrisme. Les intellectuels islamistes modernes, toujours anti-impérialistes, prônent un autre courant d’islamisme libérateur, porteur d’une émancipation des femmes, et tiers-mondiste. Tous ces objectifs composent finalement un cocktail révolutionnaire qui a paradoxalement largement participé à la progression de l’islamisme intégriste.

L’échange avec la salle a permis d’apporter de nombreux éclairages complémentaires sur ce sujet complexe. En voici un aperçu succinct :
– La loi islamique (la Charia) n’est pas basée que sur le Coran, lequel est d’ailleurs susceptible d’interprétations. La Charia est aussi basée sur des consultations, des comparaisons…, mais le débat devient presque tabou.
– La scission sunnite/chiite : elle n’est pas inscrite dans la Charia. Elle est tout autant un phénomène religieux que politique et social.
– Avec le voile, le corps de la femme est ciblé comme objet d’un rejet. Selon Chahla Chafiq, l’école dans les pays occidentaux doit rester un milieu de mixité et de laïcité (pas de voile). Toutefois, il n’est pas souhaitable d’interdire le voile dans le domaine public. Il faut faire preuve de pédagogie et travailler pour que la laïcité soit comprise par tout le monde.
– Faire la distinction entre l’islamophobie (critique de l’Islam qui passe par une phobie) et le racisme antimusulman (rejet des arabes immigrants pauvres)
– La société islamique est basée sur le mensonge : différence entre la vie à l’intérieur de la famille et à l’extérieur. Les islamistes voulaient l’établissement d’une société morale, mais ils ont obtenu une société malade et amorale.
– Le courant islamiste traverse toute la société dans ses différentes classes sociales. Mais il conduit à une classe dominante qui s’enrichit et veut garder le pouvoir.

Et n’oublions pas que les musulmans sont les premières victimes de l’islamisme.

Marc Polaud


Faut-il revenir au protectionnisme ?
avec Benjamin Masse-Stamberger, grand reporter au service Economie de L’Express

La question du protectionnisme est posée compte tenu de l’ampleur de la crise économique et financière que traverse le monde occidental. Tout commence avec la crise dite « des subprimes » aux Etats-Unis (des produits financiers pourris liés à des prêts immobiliers que les banques américaines avaient placés sans discernement auprès de ménages américains très modestes, qui rapidement n’ont pas été en mesure de rembourser). Par ricochets, cette crise s’est muée en crise financière puis économique dans tous les pays industrialisés, et particulièrement en crise européenne, avec un surendettement des Etats qui ont dû venir au secours de leurs banques à un moment où la crise économique réduisaient les recettes fiscales.

La cause première de ces crises réside dans le développement de la mondialisation : une délocalisation massive des productions par les grandes entreprises vers les pays à bas coût (produire moins cher pour consommer moins cher). D’où des pertes d’emplois dans les pays du Nord, des problèmes sociaux, parfois des aides publiques et des subventions pour maintenir l’activité et l’emploi. In fine, une faible croissance et des risques de récession entraînés par les politiques générales de rigueur.

Par rapport à nos critères socio-économiques, la concurrence des pays émergents peut paraître comme déloyale : faible coût de la main-d’œuvre, réglementation environnementale nettement plus laxiste... Mais concrètement, dans un marché libre, les échanges commerciaux se sont développés au détriment des économies des pays développés.

Alors qu’il est crucial pour l’Europe de se remettre à produire, une réponse à cette problématique peut être trouvée dans un « protectionnisme européen intelligent » : la taxation des produits importés (de Chine par exemple) permettrait de réguler la concurrence, de préserver des emplois et d’accélérer la convergence salariale et environnementale entre pays développés et pays émergents ; ce protectionnisme doit être mis en place au niveau européen et pas seulement au niveau national, même si l’unanimité entre les Etats européens n’est pas indispensable pour sa mise en place.

D’autres pays pratiquent un tel système protectionniste à leur avantage : les Etats-Unis, la Chine, le Brésil… Face à ces politiques, l’Europe peut paraître naïve. De plus, elle n’a pas une position homogène. L’Allemagne en particulier, qui a réussi à baisser son coût du travail, peut apparaître comme le cheval de Troie de la mondialisation. Mais ce faisant, elle a aggravé la précarité sociale outre-Rhin, avec à terme des risques de tension sociale. Son avantage relatif actuel trouve par ailleurs une limite : l’industrie allemande est basée sur l’exportation, en particulier vers les autre pays d’Europe et d’Europe du Sud en particulier. Ceux-ci entrant en récession, obligeant l’Allemagne à commencer à adapter sa politique.

Peut-on craindre des mesures de rétorsion de la part de la Chine ? Si on ne peut le nier, il faut relativiser ce risque car la Chine a aussi besoin, pour écouler ses produits, de pays-clients en croissance plutôt qu’en crise ou en récession.

Le protectionnisme ne peut apporter qu’une réponse partielle. D’une façon générale, il est de l’intérêt de l’Europe d’avancer de façon coordonnée et d’être volontariste sur le plan économique (projets de coopération par exemple), ainsi que sur le plan fiscal et social pour éviter le dumping social ou fiscal au sein de l’Union. Ceci demande une forte volonté politique au niveau de la Commission européenne et des Etats.

Or, le temps presse. Une Europe de type fédéral permettrait de décider plus vite. Mais on ne peut attendre qu’une union politique permette un lissage et une homogénéisation économiques. Les deux plans, économique et politique, doivent progresser simultanément. Dans cette nécessaire évolution, le modèle social français devra s’adapter et notamment assouplir un droit du travail très protecteur pour plus de flexibilité et d’adaptation aux mutations pour préserver une capacité de croissance.

Marc Polaud


Quand Alzheimer frappe à la porte. Comment faire face et accompagner

Un carrefour à la fois émouvant et rassurant. Emouvant par le témoignage de Juliette Rivière qui vient de publier un livre dans lequel elle décrit les ravages que la maladie d’Alzheimer a fait subir non seulement à son père, mais également à tous ses proches : famille déchirée par le déni, la peur ou la honte de la maladie... Que dire face à l’inéluctable ? Comment accueillir la dégradation physique et psychologique ?

La maladie d’Alzheimer conduit les familles à se désocialiser petit à petit, parfois parce qu’on a honte et qu’on souhaite la cacher, mais le plus souvent parce qu’on ne peut laisser un malade seul et que la présence constante d’une personne à ses côtés est absolument nécessaire. En écrivant ce livre, Juliette Rivière a souhaité décrire très concrètement l’avancée de la maladie chez son père et partager les interrogations de sa mère et de ses frères et sœurs. « A quoi pense-t-il ? Pourquoi est-il si agressif ? Faut-il le placer dans un centre spécialisé ? Pourquoi ne pouvons-nous pas le garder à la maison ? Est-il heureux ? »

Parler de la maladie soulage et l’objectif principal de ce livre, plébiscité par l’association France Alzheimer, est de déculpabiliser les familles qui pensent trop souvent ne pas en faire assez. Mais ces héros du quotidien ont eux aussi besoin de repos et d’un lieu d’écoute.

Corinne Nême-Peyron a, quant à elle, évoqué son expérience de professionnelle de l’écoute. C’est pour elle une des plus belles choses qui soient, car elle permet à l’autre de se sentir exister. Face à la maladie d’Alzheimer, les enfants se sentent coupables : ils ne peuvent pas regarder leur parent malade, ils sont bloqués et nient. Alors que cette maladie, c’est aussi l’occasion d’entendre des choses jamais entendues. Le malade perd peu à peu ses repères et un fils devient simplement un homme avec lequel on peut se laisser aller à pleurer ou à évoquer des choses que l’on n’aurait jamais dites à son enfant. Il y a comme une dépossession de son rôle : quitter son rôle (de père, de fils, de frère...) pour autre chose de moins confortable ou de moins codifié. C’est une souffrance qui s’amplifie, une grande fatigue, mais c’est aussi l’opportunité d’une relation forte qui peut progresser et s’enrichir. Cela nous renvoie à notre miroir avec qui on ne triche pas. La relation à l’autre est comme purifiée, sans fard ni déguisement.

Avec la maladie d’Alzheimer, l’un des conseils des neurologues est d’entrer dans le délire du malade (par exemple quand il interpelle en ch’ti sa mère décédée) en maintenant un environnement paisible et sans stress. Et tenter de le ramener doucement vers la réalité d’aujourd’hui. Puis quand il n’y a plus de parole, il reste le geste et le toucher qui sont aussi un moyen de communication très fort. « Nous avons cessé de parler et ce n’était pas le silence » (René Char).

Jennifer Coupry et Olivier Delmas

Pour aller plus loin
Alzheimer, l’invité imprévu, par Juliette Rivière, éditions du Jubilé 2011.
Ecouter c’est aimer, par Corinne Nême-Peyron, éditions Farel 2011.
Association France Alzheimer


Jeanne d’Albret, mère d’Henri IV. La religion dans tous ses Etats

Ce 17 mars, au Centre 72, nous nous sommes retrouvés en plein XVIe siècle, mais aussi, quelque part, en parfaite actualité contemporaine : Bernard Berdou d’Aas, avocat, béarnais et passionné d’histoire, nous parlait de Jeanne d’Albret (1528-1572), la nièce de François 1er et surtout la mère d’Henri IV.

Drôle de dame que cette Jeanne ! En 1555, à 27 ans, elle devient souveraine du royaume de Navarre (les femmes peuvent y régner ; ce royaume ne sera rattaché à la France qu’en 1620) et de la vicomté de Béarn. Elle embrasse rapidement la Réforme et décide d’imposer sur ses terres un calvinisme d’Etat. Toutefois, la réalisation de ce projet sera plus difficile dans une des pro-vinces de la Navarre, le pays basque voulant rester catholique.

Elle fut conseillée et fortement influencée par les protestants de Genève, et notamment par Jean Calvin et Théodore de Bèze. A partir de 1561, cette femme, éclairée mais autoritaire, édicte plusieurs fois des ordonnances ecclésiastiques : son peuple doit se convertir au calvinisme, un système presbytéro-synodal régente la vie de l’Eglise, de l’Etat et de la société, ainsi que la morale (bigre !) : arrêt du fétichisme, prestation de serment sur la Bible et non plus sur un missel, collectes interdites (ce qui posa de véritables pro-blèmes au clergé catholique)… La méthode est énergique, mais notre conférencier ne nous a pas parlé de contraintes définitives par la force.

Si Jeanne d’Albret s’imposa avec rigueur dans son royaume, elle sut aussi avoir les relations nécessaires et indispensables avec le royaume de France, et en particulier avec cette autre grande dame du XVIe siècle que fut Catherine de Médicis, mère de trois rois (François II, Charles IX et Henri III), avec qui elle fut soucieuse d’apaiser le climat ambiant difficile. Ces dialogues entre Etats, sur fond de guerres de religion, ont eu une forte influence sur l’histoire de France.

Au XVIe siècle, la tolérance recouvrait une idée un peu différente de la notion connue de nos jours : il valait mieux souffrir d’un mal contrôlable (le calvinisme) plutôt que d’un mal plus grand incontrôlable (la sortie du christianisme). Ainsi, le fameux « cujus regio, cujus religio » de la paix d’Augsbourg des princes allemands de 1555, fut quelque peu malmené dans le beau royaume de France, en particulier avec l’Edit de tolérance signé à Saint-Germain-en-Laye en 1570 : il contredit en effet le « Un roi, une loi, une foi », si cher au chancelier Michel de l’Hospital. Cet édit servira de modèle à tous les traités suivants, jusqu’au fameux Edit de Nantes en 1598.

Avec le recul de l’histoire, on comprend que ceci était déjà les prémices d’une sécularisation de notre société, qui verra son point d’apogée, plus de 300 ans plus tard, avec le vote en France en 1905 de la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat.

A l’heure où un nouveau (vrai ou faux) débat tente de s’instaurer dans notre chère République pour savoir s’il faut ou non modifier la loi de 1905, et d’une façon plus générale sur la notion de laïcité en France aujourd’hui, il était donc passionnant de pouvoir trouver des idées dans ce que Jeanne d’Albret a fait vivre à la Navarre et au Béarn au XVIe siècle.
Jeanne d’Albret est morte paisiblement en juin 1572, peu avant le massacre de la Saint Barthélémy (le 24 août) perpétré lors du mariage à Paris de son fils, le futur Henri IV, avec Marguerite de Valois, la fille de Catherine de Médicis. L’histoire aurait-elle basculé autrement si Jeanne d’Albret n’était pas partie si tôt et si cette tolérance entre religions différentes avait pu être maintenue ? Difficile à dire !

Eric Schlumberger

PS : Hasard du calendrier, la tête d’un homme a été tout récemment authentifiée comme étant celle d’Henri IV. Notre conférencier, membre de la société Henri IV, a été associé à cette démarche ; il nous a confirmé que c’était bien cette tête qui portait, comme le veut la légende, un panache blanc pour mener ses troupes à la bataille !


Où nous entraînent les nouvelles technologies ? (février 2011)

Le changement technologique est partout. Il touche le travail, la technique, les lois de l’économie et notre rapport à l’espace et au temps.

De l’avis de tous, ce fut un Carrefour réussi et surprenant. Alors que beaucoup s’attendaient à un exposé sérieux, voire ennuyeux, ce fut tout le contraire. Bruno Jarrosson a d’évidentes qualités d’orateur, aisance et humour en plus.

L’invité pose d’abord deux règles : « tout ce qui est techniquement faisable sera fait tôt ou tard » sous l’effet de la concurrence et de la compétition. Ainsi, Einstein le pacifiste accepta de collaborer avec les Alliés à la bombe atomique afin de devancer les savants allemands. Seule la technique dit ce qui est possible et ce qui est impossible. « La puissance des ordinateurs double tous les deux ans, ce qui se vérifie depuis 1965 », le progrès technique a donc une croissance exponentielle.

Il en résulte de profondes mutations, dont le rapport de l’homme au temps : on constate une fuite permanente actuelle devant l’ennui, facilitée par l’accès aux nouvelles inventions, ainsi qu’un déferlement continu d’une telle multitude d’informations qu’elles ne peuvent pas être traitées. D’où une frustration – « nous manquons cruellement de temps » – et une peur car nous sommes dépossédés collectivement de la possibilité de définir, selon des règles démocratiques, la société idéale vers laquelle tendre. Notre société qui offre un confort inégalé est plus développée que jamais, mais jamais elle n’a été autant haïe et décriée comme le prouvent les discours apocalyptiques actuels : on nous annonce partout l’enfer économique et l’enfer écologique. En effet, l’homme démocratique est perdu car il ne peut comprendre les causes ni prévoir les conséquences du développement technique et économique. D’autant qu’est apparu un sixième continent, le continent Internet, un ailleurs qui est partout, dans lequel naissent les jeunes, « les natifs » de ce nouveau monde, alors que les plus anciens (à partir de 30-35 ans) n’en sont que « les immigrés », puisqu’ils en parlent mal la langue et n’en comprennent pas les règles – ou si peu. Par rapport à notre monde ancien, les natifs de ce continent sont comme des barbares qui encerclent la civilisation, mais qui finiront par y entrer et s’y installer.

Dans cette nouvelle terre de l’Internet, les anciennes causalités s’abolissent, tout agit sur tout et le monde est devenu radicalement imprévisible. Par exemple Facebook, que les plus de 40 ans considèrent comme dangereux, s’est développé de façon si fulgurante que sa valeur est passée de 0 à 50 milliards de dollars en cinq ans ! Cela démontre combien les succès et les échecs y sont imprévisibles et disproportionnés par rapport à leurs causes. Les natifs n’y fonctionnent plus, comme les anciens, par analyse des causes et prévision des conséquences, mais par essai/erreur et mise en relation. Le natif est donc une sorte de magicien qui gère des phénomènes sans causes.

Internet est un réseau de déjà 2 milliards de personnes : certes 90 % des informations échangées sont sans intérêt, mais 10 % sont nouvelles, ce qui signifie que 200 millions d’internautes créent de la nouveauté en réseau. C’est donc un cerveau planétaire plus créatif que tout ce qui a existé auparavant. Bruno Jarrosson y distingue trois valeurs nécessaires : le courage (en étant lucide sur ce qui ne dépend pas de nous), l’humilité (plus j’apprends, plus je prends conscience de ce que j’ignore) et la gratuité : par exemple, l’encyclopédie Wikipedia comprend 1 050 000 articles, rédigés gratuitement et souvent corrigés. Or, ce que je donne peut donner du sens à ma vie.

Malou Bernasconi

Pour aller plus loin  : voir le livre de Bruno Jarrosson, Le temps des magiciens (Le Pommier) ou le site de Jean-Marc Jancovici sur le climat.


Cas de conscience (janvier 2011)


avec Pierre Joxe, ancien membre du Conseil constitutionnel, ancien président de la Cour des comptes

Une plongée dans le droit des enfants et dans le fonctionnement du Conseil Constitutionnel

Le carrefour du 13 janvier a eu l’honneur de recevoir Pierre Joxe, membre du Conseil constitutionnel de 2000 à 2010, qui a publié l’an passé, avant la fin de son mandat et ce n’est pas anodin, un livre dont le titre est tout un programme : Cas de conscience (aux éditions Labor et Fides). Si Pierre Joxe n’a pas traité directement du contenu de son ouvrage, à la surprise de beaucoup d’entre nous, ses propos convenus du début ont très vite cédé la place à un discours vif, plein d’humour et revitalisant, car basé sur des convictions fortes et morales.

Même s’il nous a aussi parlé (avec nombre d’exemples et d’anecdotes parfois croustillantes) du fonctionnement du Conseil constitutionnel, et notamment de ces initiatives pour faire avancer l’idée que les avis de chaque membre du Conseil doivent être rendus publics, à l’image de ce qui se fait en Allemagne et en Espagne, il a principalement traité du droit des enfants. En 2004, alors membre du Conseil Constitutionnel depuis quatre ans, il a pensé démissionner pour protester contre la loi Perben II qui aligne la garde à vue des mineurs de plus de seize ans sur le régime des majeurs. Il s’était aussi mobilisé contre le contrat première embauche et sur beaucoup d’autres lois remettant en cause nos principes républicains (voir précisément dans son livre).

A l’issue de son mandat en 2010, son combat continue. Magistrat de formation, Pierre Joxe s’est donc inscrit au barreau et est devenu avocat. Non pas avocat d’affaires, ni même avocat des grands dossiers qui passionnent l’opinion. A 75 ans, l’ancien ministre de François Mitterrand, l’ancien président de la Cour des Comptes, a choisi d’être l’avocat des enfants. Le bâtonnier lui a précisé que, comme tout « jeune » avocat, il serait astreint aux commissions d’office, c’est-à-dire appelé à assister gratuitement des prévenus désargentés sans avocat. Voilà justement ce que cherchait Pierre Joxe en prêtant serment. Avec toutefois une spécialisation : le « droit des mineurs » qu’il préfère appeler « droit des enfants ».

Il nous a ainsi rappelé qu’autrefois, un enfant qui bousculait son camarade pour s’emparer de ses billes dans une cour de récréation pourrait se voir poursuivre, aujourd’hui selon nos textes, pour vol avec violences, voire vol en bande organisée si d’autres gamins lui ont prêté main-forte. L’enfant a disparu. Il est devenu un « mineur », c’est-à-dire un petit homme, susceptible du même traitement en réduction qu’un majeur.
Le code de la justice pénale des mineurs annoncé par le gouvernement actuel propose d’aller jusqu’au bout de cette négation de la spécificité de l’enfance. Enterrant l’ordonnance de 1945 relative à l’enfance délinquante, contrevenant à la convention internationale sur les droits de l’enfant signée par la France, il pose comme principe d’appliquer aux mineurs les dispositions applicables aux majeurs. Le travail éducatif n’est plus l’objectif premier de la sentence.

Il est remarquable de voir un membre du Conseil constitutionnel, ancien premier président de la Cour des comptes, ancien ministre de la Défense puis de l’Intérieur, tel un moderne Cincinnatus, retourner à la charrue et se placer au service des plus démunis et des plus fragiles.

Ce fut donc un carrefour très vivant nourri d’une vraie expérience personnelle. Au-delà des indignations légitimes, Pierre Joxe pose de profonds questionnements sur notre civilisation telle qu’elle dérive : il faut se méfier de la justice instrumentalisée par l’émotion, mais se dire : pourquoi juge-t-on ? Pour punir ? Pour réparer ? Pour faire un exemple ? Pour protéger la société ?

Jennifer Coupry
avec les témoignages de Didier Acket, Evelyne Bellina, Nicole Castel, Roland Mager, Olivier Delmas, Eric Schlumberger et Bernard Viollier.


France, terre d’accueil ? (novembre 2010)


avec Alain Brevet, directeur du Comité d’aide aux réfugiés de Bois-Colombes, Anne-Claire Bureau, responsable de Dom’Asile Colombes, et Cécile Poletti, déléguée nationale de la Cimade en Ile-de-France

Le point d’interrogation du thème de ce carrefour a toute son importance : il contient en effet toutes les interrogations que nous pouvons avoir actuellement sur l’accueil de l’étranger en France. Et plus particulièrement sur l’attitude de la France et de nos autorités vis-à-vis des étrangers qui se trouvent ou qui arrivent sur notre territoire.

Depuis 2003, une politique drastique s’installe dans notre pays, dans une indifférence quasi générale. Le projet de loi actuellement en discussion au Parlement constitue la cinquième modification de la loi en sept ans. Il entraîne une fragilisation encore plus grande d’hommes, de femmes et d’enfants déjà ébranlés par les difficultés de l’exil et la restriction de leurs droits. Leur droit de vivre en famille sera restreint. Leur liberté est atteinte par les zones d’attente et les centres de rétention. Le regard de la justice ne pourra s’exercer pleinement à cause du contrôle des juges mis en place. Le droit d’asile est entravé : il faut être sur le territoire français pour le demander ; or, il y a une difficulté croissante pour y parvenir, surtout si le demandeur d’asile est sans papier. Par ailleurs, les citoyens français, eux aussi, peuvent être poursuivis du fait d’un acte de solidarité avec un étranger.

Six associations (l’Acat, la Cimade, la Fédération de l’entraide protestante, le CCFD-Terre solidaire, le Secours catholique et l’Eglise réformée de France) se mobilisent ensemble. Neuf personnes ont jeûné devant l’Assemblée nationale pendant le travail de la commission sur le projet de loi. Et des cercles du silence se réunissent chaque troisième vendredi du mois devant le Conseil d’Etat.

Chaque intervenant, par son expérience et son engagement dans son association, nous ont aidés à mieux comprendre la situation et les enjeux :
Alain Brevet a témoigné des difficultés de logement des réfugiés ;
Anne-Claire Bureau a abordé l’accueil des demandeurs d’asile politique, les difficultés et les freins administratifs, les différences d’application ou de non-application des textes de lois d’une préfecture à l’autre ;
Cécile Poletti a parlé de la loi sur l’immigration en cours d’examen au Parlement, de son impact sur les étrangers, de leur découragement, de leur insécurité, mais aussi des répercussions sur les citoyens français.


Franc-maçonnerie et spiritualité (octobre 2010)


avec Pierre Nicolau, Vénérable Maître d’une loge de la Grande Loge de France

Les origines de la franc-maçonnerie
La Franc-maçonnerie a commencé avec les grands chantiers des édifices religieux du Moyen Age. Les maçons opératifs, ouvriers, charpentiers, tailleurs de pierre se réunissaient dans des « loges » en bois, lieux de travail et de réunions. Ils s’imposaient déjà des « devoirs » : aimer Dieu, la Vierge et tous les saints ; étudier la géométrie (cinquième des arts libéraux qui comprennent également la grammaire, la rhétorique, la logique et l’arithmétique) ; et connaître l’histoire du métier depuis la plus haute antiquité.
Vers 1600, certaines loges acceptèrent dans leurs travaux des nobles et des notables. N’étant pas maçons opératifs, ils étaient dénommés « Acceptés ». Avec la disparition des grands chantiers, il ne persista que quelques loges en Allemagne et surtout en Angleterre et en Ecosse. En 1717, deux loges londoniennes se réunirent pour élire un Grand Maître et décidèrent de se réunir une fois par trimestre. C’est la naissance de la première Grande Loge. Lors des réunions en ateliers, la vertu principale qui était prônée et pratiquée était la tolérance, et ce malgré un climat social difficile et des membres aux origines différentes : royalistes, partisans du parlement, anglicans et même « papistes ». La première Grande Loge de France fut constituée en 1733, puis la première Grande Loge d’Ecosse en 1736.
Dès l’origine des Grandes Loges, il y a eu une dissension entre deux types de franc-maçonnerie : une branche spiritualiste, dite « des anciens » (la maçonnerie écossaise, d’où est issu le rite Ecossais ancien et accepté, pratiqué à la Grande Loge de France) et une branche plus politique, dite « des modernes », qui présente deux aspects en apparence contradictoires : la maçonnerie de « club » (essentiellement anglo-saxonne) et la maçonnerie politique incarnée en France par le Grand-Orient. Cette dernière obédience est davantage attachée à l’action dans la cité qu’à l’aspect spirituel de l’Initiation traditionnelle. Mais ces deux courants se sont souvent croisés, autant qu’ils se sont opposés. L’histoire de l’élaboration des divers rites et rituels est aussi dense que celle des obédiences qui les abritent.

La franc-maçonnerie en France
Comme toute entreprise humaine, la franc-maçonnerie présente donc des variantes majeures comme dans les styles architecturaux, et pourtant il s’agit toujours de construction.
Le rite Ecossais Ancien et Accepté, pratiqué à la Grande Loge de France, est un rite profondément spiritualiste, initiatique, voire chevaleresque, mais laisse tous ses membres sont libres d’interpréter comme il leur convient le principe créateur. Dieu n’est ni quelque chose ni quelqu’un. Le nommer, le définir, c’est le réduire et l’abaisser à notre dimension humaine. Ils proclament l’existence d’un principe créateur, qu’ils appellent Grand Architecte de l’Univers, mais ne font, en loge, aucune dévotion à une divinité quelle qu’elle soit.
C’est la liberté qui guide la quête personnelle des francs-maçons. Ils croient en l’homme et en sa perfectibilité. « Ce que tu es, deviens le ». Mais comment parvenir à cette élévation vers un idéal spirituel, vers un idéal de perfection ? C’est tout le rôle et le but de leurs moyens : des réunions et un rite.
Lors des réunions, chaque membre de l’atelier est appelé à travailler sur un sujet de manière symbolique. L’utilisation du langage symbolique permet d’évoquer, d’avoir une compréhension intuitive et juste. Car la parole déforme, chacun la recevant avec son propre filtre, la déformant selon ses émotions ou son histoire personnelle.
Le rite agence les réunions. Il permet la création d’un espace sacré en suivant des étapes précises. Chacun a sa place et un rôle précis. La parole circule selon un ordre établi. Les échanges verbaux préétablis par le rite (que l’on appelle donc rituel) sont le support d’une pensée symbolique, poétique parfois, seule en mesure d’approcher au-delà des mots, les réalités les plus intimes des participants.

Aperçu des questions-réponses
Cette intervention a suscité de très nombreuses questions auxquelles l’intervenant a répondu très ouvertement. Parmi celles-ci :

Vous parlez de grades dans les ateliers ? Est-ce comme à l’armée ? Faut-il obéir au chef ?
En franc-maçonnerie, les grades sont des degrés, comme un escalier que l’on gravit. Chacun parcourt son chemin et il faut monter, élever son esprit vers la Lumière. On débute en étant Apprenti, puis Compagnon, puis Maître. Viennent ensuite les degrés supérieurs jusqu’au 33e. Mais il n’y a pas de chef, pas d’obéissance. Le Vénérable Maître est un peu comme le président d’une association, qui fait tout le boulot administratif.

Qu’est-ce que vous appelez « travaux » ? Comment travaillez-vous ?
Le Vénérable Maître donne l’impulsion pour les travaux. Ainsi, depuis mon élection il y a bientôt trois ans, j’ai demandé à ce que chacun réfléchisse et présente un travail, une sorte d’exposé, de la façon suivante : année 1, comment se découvrir soi-même ; année 2, de soi à l’autre ; année 3, de l’autre à soi et de soi à l’universel

Pourquoi vous cachez-vous ?
Nous ne nous cachons pas et vous trouverez un très grand nombre d’ouvrages, et même les rituels, dans toutes les bonnes librairies ; mais nous avons besoin de calme pour travailler en sérénité. Le franc-maçon ne s’expose pas, il se démontre.

L’appartenance à la franc-maçonnerie est-elle compatible avec un engagement religieux ?
Absolument. Il n’y a pas de culte maçonnique, pas de prières, pas de paradis, pas de salut à atteindre. Le symbolisme, les clés offertes par le rite sont faites par des hommes pour des hommes, pour ici et maintenant. Le Grand Architecte n’est pas un dieu de substitution, il est au contraire une mise en garde contre l’idolâtrie. A cet égard, des Frères de toutes confessions peuplent les ateliers. Si pour les Frères juifs ou protestants, cela ne pose aucun problème avec leur congrégation ou leur Eglise, il peut en aller différemment pour les catholiques puisque le pape actuel considère les deux états comme incompatibles. Il n’en a pas toujours été ainsi par le passé et la maçonnerie des anciens a ainsi une base historique foncièrement catholique ! Mais l’exigence de recherche de la Vérité sans entrave peut être considérée par l’Eglise romaine comme un insupportable relativisme…

Pourquoi n’y a-t-il pas de femmes à la Grande Loge de France ?
Cela n’est pas dû à une volonté d’exclusion de notre part, mais à la nécessité de non-mixité pour travailler dans la sérénité. Il existe des loges féminines et même des loges mixtes, mais pour nous, le mélange des sexes peut provoquer des perturbations nuisibles à notre quête d’élévation spirituelle. D’ailleurs, nos sœurs de la Grande Loge Féminine de France sont également attachées à la non-mixité de leurs travaux

Jennifer Coupry

Le temps de l’Afrique (septembre 2010)


avec Jean-Michel Sévérino, ancien directeur de l’Agence française de développement

Notre regard sur l’Afrique doit changer, explique Jean-Michel Sévérino, ancien directeur général de l’Agence française de développement. Au cours des années 1990-2000, la France et l’Europe ont perdu pied avec l’Afrique subsaharienne. Elles ont gardé la vision d’un continent pauvre, oublié dans la politique mondiale et livré aux actions humanitaires. La vérité est très différente : c’est un continent en forte croissance, urbanisé, qui n’est plus animiste et qui prend sa place dans la géopolitique mondiale. Notre regard et notre positionnement doivent changer.

Un continent en plein chambardement
L’histoire démographique de l’Afrique n’a pas d’équivalent dans l’histoire de l’homme. L’explosion démographique en fera un continent de plus de 1 milliard d’habitants à l’horizon 2050, avec une densité qui sera double de celle de la France. L’Afrique n’est rurale qu’à 55 % et les villes croissent de 10 % par an, avec plusieurs villes multimillionnaires. Si bien que ce sera bientôt un continent majoritairement urbain.

Sa croissance économique est supérieure à 5 % par an depuis 2000. Si au début la croissance démographique a freiné la croissance économique, l’amélioration progressive du ratio actifs/inactifs permet dorénavant de créer de la richesse. La taille des marchés augmente, les investissements de structure deviennent rentables. L’annulation de la dette africaine par les grands pays et l’augmentation des cours des matières premières ont également favorisé la croissance.

Bien sûr, il y a de fortes disparités entre les pays minéraliers dont les revenus explosent (Nigeria), les pays en crise économique et humanitaire (Soudan) et les pays de la façade orientale, qui se développent fortement (Kenya).

Côté sociétal, les inégalités s’accroissent à l’intérieur des pays. On constate aussi un bousculement des mœurs, des structures traditionnelles de solidarité qui explosent et un continent qui était animiste et tribal qui évolue vers un continent monothéiste (musulman et protestant principalement).

Quel avenir pour l’Afrique et nos relations avec elle ?
L’Afrique est redevenue un enjeu géopolitique au niveau planétaire. Sa connexion avec l’Asie devient forte : la Chine (dépendante sur le plan alimentaire) est ainsi devenue un partenaire important pour l’Afrique (d’autant plus qu’elle ne juge pas les Etats, elle fait du business...).

L’Afrique est donc entrée dans une longue période de croissance économique, grâce à des facteurs de croissance structurels, même s’il lui faudra des décennies pour atteindre un bon niveau de développement. Ce ne sera toutefois pas un continent homogène (pas de pouvoir central) et elle n’évitera pas les conflits et les guerres civiles, mais ces explosions n’empêcheront pas la croissance.

Différentes questions ont permis à Jean-Michel Sévérino d’apporter des éclairages complémentaires :
– Démocratie et croissance : la démocratie n’apporte pas automatiquement la croissance. Une croissance rapide peut aussi être le fait de régimes autoritaires. En fait, quand on a atteint un bon niveau de développement, la démocratie peut véritablement se mettre en place.
– La Françafrique : la France ne fait plus la pluie et le beau temps en Afrique. Elle n’a plus les moyens de maîtriser l’évolution du continent africain. Elle ne s’occupe plus des vrais sujets et son image s’est dégradée.
_ – Le développement : s’il y a encore beaucoup d’illettrisme, le taux de scolarisation s’est beaucoup amélioré. Les budgets d’éducation sont prioritaires et en très forte augmentation. L’accès à l’eau potable est réalisé à 70 % dans les zones urbaines, mais de gros investissements sont nécessaires dans les zones rurales, qui nécessitent de trouver les structures de financement adaptées.
– L’énergie est un gros problème à court terme. Le déficit énergétique est considérable : seulement 2 % de la population a accès de façon stable à de l’énergie. La raison en est l’absence d’investissements depuis trente ans et le prix de l’énergie, aujourd’hui très bas, qui ne permet pas de dégager une rentabilité suffisante pour assurer de tels investissements. Même chose pour l’assainissement, qui ne peut être financé que par l’impôt, alors que la priorité des budgets publics est donnée aux dépenses d’éducation et de santé.
– Achat de terres par des pays tiers : l’équilibre n’est pas rompu aujourd’hui, mais la vigilance est nécessaire si l’évolution se poursuit.

Malgré une forte croissance, il y aura encore de la pauvreté en Afrique. Le travail des ONG est donc très important, même si on peut regretter l’absence de coordination entre elles et avec les pouvoirs publics. Quelle doit être notre relation en tant que pays voisin ? Le regard compassionnel n’a plus cours. Nous devons renouveler notre positionnement et notre relation en passant par le dialogue et par de nouvelles pratiques.

Marc Polaud

Addictions et dépendances (avril 2010)


avec Caroline Dry, psychologue clinicienne, consultante en addictologie à l’hôpital Bichat, et Micheline Claudon, psychologue, alcoologue à l’hôpital Bichat

70 % des interventions chirurgicales doivent être repoussées à cause d’un problème d’alcool chez le patient ! Ce constat fait à l’hôpital montre que la question de l’addiction n’est pas une vue de l’esprit. Les troubles occasionnés par l’arrêt brutal de l’alcool (à l’occasion d’une intervention chirurgicale par exemple) peuvent être importants, ce qui oblige souvent de différer une opération pour s’occuper auparavant du problème du patient avec l’alcool. On peut en effet mourir d’un manque brutal de produit. Et ce, qu’il s’agisse d’une drogue légale, comme l’alcool, ou d’une illégale.

Qu’est-ce que l’addiction ? L’addiction est une contrainte par corps, c’est-à-dire par des produits dont on attend un effet. Dans le cas de l’alcool, ce peut être la recherche du goût d’un produit, mais aussi la consommation d’un produit sacralisé : le vin a en plus l’image d’un produit du terroir, et donc comme tout produit du terroir qui se respecte, il ne peut être que bon pour la santé, une image que les alcooliers s’empressent de rappeler à la moindre occasion...

Le vin est aussi un puissant anxiolytique. Son effet va donc être recherché pour calmer toute sorte d’angoisse, notamment en le consommant en groupe. Mais cette consommation conviviale masque ses effets nocifs.
Cercle vicieux

A partir de quelle consommation est-on en danger ? La consommation régulière, au-delà de trois verres par jour pour les hommes et de deux verres pour les femmes (le verre standard de 10 cl), augmente le risque de pathologie. La tolérance au produit s’accompagne ensuite d’une augmentation des doses ; il faut en boire davantage pour obtenir le même effet. Et c’est ainsi que la personne devient dépendante du produit. Elle devient incapable de réduire ou d’arrêter sa consommation, malgré la persistance ou l’aggravation des dommages.

De nombreux symptômes apparaissent en particulier avec la consommation d’alcool, notamment des troubles du comportement. Les relations avec les autres se modifient et insensiblement dérivent dans une sorte de cercle vicieux : c’est la recherche d’un entourage qui consomme plus d’alcool que soi pour ne pas voir la réalité de sa propre consommation.

Cette dépendance entraîne aussi de la violence, des accidents (30 à 40 % des accidents du travail sont provoqués par la surconsommation d’alcool). Elle provoque également une dévalorisation de soi. Les personnes dépendantes vont alors rechercher encore plus le produit. L’alcool devient un besoin, comme l’est l’oxygène pour respirer. L’énergie de la personne va se concentrer sur la recherche de ce produit.
Clignotants

L’entourage de la personne dépendante peut émettre des clignotants pour signaler le changement de comportement, le danger de travailler sous l’emprise de l’alcool, etc. Mais il ne faut pas seulement mettre en avant ces comportement négatifs, il faut montrer aussi qu’on est inquiet.
La demande de soins doit être formulée par la personne elle-même, sinon ce sera l’échec. Car les dépendant(e)s doivent avant tout vouloir réinstaurer leur estime de soi, afin que le produit ne soit pas leur seul soutien. La recherche perpétuelle du produit divertit de l’essentiel et le soin doit permettre le retour à l’essentiel.

Il a aussi été évoqué le problème de l’adolescence, période propice aux premières expériences, à la recherche de sensations nouvelles ou aux besoins de s’affirmer. Ces essais ne prouvent pas que l’adolescent soit en difficulté. Il faut toutefois l’aider à prendre conscience des risques qu’il prend en lui donnant une information précise.

Les questions posées par le public ont permis de prendre connaissance des différentes structures (consultation dans les hôpitaux, association des Alcooliques anonymes ou des Narcotiques anonymes…). Des représentants de l’association Vie libre de Gennevilliers étaient notamment présents ; elle tient une permanence le mardi de 18 h 30 à 20 h à la Ferme de l’horloge, 16-18 rue Pierre Timbaud à Gennevilliers (téléphone : 06 75 99 67 15, téléphone national 01.47.39.40.80).

Marie-Françoise Gabison

L’Inde et les nouveaux pays émergeants (mars 2010)


avec Jean-Joseph Boillot, économiste, spécialiste de l’Inde et de la Chine

Autant le dire d’emblée, nous n’avons encore rien vu de ce qui nous attend au cours des vingt prochaines années. « Le monde tremble devant l’éléphant et piétine la fourmi » : ce proverbe chinois est bien adapté à la situation, aujourd’hui avec l’émergence de nouvelles puissances économiques et politique, comme hier quand les pays développés dominaient le monde.

Depuis 2 000 ans, la population de la Chine, de l’Inde, du Japon et des autres pays d’Asie représente près de 75 % de la population mondiale. Or, l’Europe et l’Amérique du Nord ont concentré depuis le XIXe siècle et jusqu’aux environs de l’an 2000 la moitié du produit intérieure brut (PIB) mondial. L’Inde et la Chine veulent en fait aujourd’hui reprendre leur place, en termes de PIB, une place plus conforme au poids que leur donne leur démographie dans le concert des nations. Dans cette optique, leur démarche est donc le fruit de politiques pragmatiques, mais les économies développées n’acceptent pas ce partage du pouvoir politique et économique qu’elles ont pris l’habitude de truster depuis un siècle et demi.

La crise que traversent actuellement ces économies produit des revendications sociales et des crispations politiques qui n’aident pas à cette mutation, bien au contraire. Même si cette crise a donné un coup de projecteur sur le G20, qui réunit désormais les pays développés du G8 plus des pays émergents (Chine, Inde, Brésil, Afrique du Sud, Indonésie, Corée du Sud, Turquie, Arabie Saoudite…). La crise est bien plus qu’un révélateur des carences et des fragilités des économies développées.

En Inde et en Chine, on ne connaît pas la « crise mondiale ». On n’emploie pas ce mot, il est absent des langues et surtout des consciences. La crise est le problème des économies développées. Et la vraie question sous-jacente est : quel est le moteur de notre économie de demain ?

La Chine est très en avance sur l’Inde en terme de développement. L’économie chinoise a capté l’essentiel du créneau mondial de l’industrie de labeur, de main d’œuvre. L’économie indienne, quant à elle, a commencé plus tard ; elle est en cours de captation du créneau mondial de l’industrie d’ingénierie et de services, à plus forte valeur ajoutée.

En Chine, après un boom de la natalité (dont la révolution culturelle est un avatar politique), l’essor économique a permis une formidable progression du niveau de vie. Mais cette transition démographique a été précipitée par la politique de l’enfant unique qui a interrompu brutalement la croissance démographique. Résultat : la population vieillit plus vite et plus tôt et le pays va être confronté dans les prochaines décennies au coût financier d’une population retraitée très nombreuse.

L’Inde, elle, est un pays hétérogène, ouvert, historiquement terre d’invasions, pays de débats philosophiques permanents. Elle va prendre la place de la Chine d’ici à 2030 et jusqu’aux environs de 2050. Sa population, plus jeune et en croissance plus régulière et n’a pas connu d’arrêt brutal. Sa pyramide démographique conserve une base plus large qui lui évitera de connaître le déséquilibre démographique de son puissant voisin.

Ailleurs en Asie, le Japon gère bien son vieillissement, il s’adapte bien en développant une industrie de services locaux. Une adaptation qui relance sa croissance intérieure et les emplois locaux. En Amérique latine, le Brésil continuera de peser relativement peu. A l’approche de 2050, c’est en fait l’Afrique qui sera, selon toute vraisemblance, à la première place du développement mondial. Les reproches qu’on lui fait aujourd’hui sont ceux que l’on faisait à la Chine il y a encore cinquante ans. L’Inde et la Chine ne s’y trompent pas, dont la présence se renforce considérablement sur ce continent.

Dès 2030, l’Amérique du Nord et l’Europe deviendront démographiquement des nains. Or, ces deux régions du monde se partagent aujourd’hui encore 60 % des sièges dans les organismes internationaux. Nous devons aujourd’hui développer avec ces nations en croissance une vision partagée de ces grands basculements. A défaut, nous risquerions l’affrontement.

Marc Polaud

Les défis de l’insertion (janvier 2010)


avec Christophe Deltombe, président d’Emmaüs France

L’aventure d’Emmaüs a commencé en 1949. La situation du logement était alors abominable. L’abbé Pierre crée la première Communauté à Neuilly-Plaisance, pour accueillir des familles en difficulté. Pendant l’hiver 1954, suite à l’appel de l’abbé, un mouvement de générosité permet de financer des logements et galvanise des personnes qui s’engagent.
Et aujourd’hui ? Après les années de crise à rebondissement, l’avenir peut-il être plus radieux et peut-on imaginer la disparition des exclus et des mal-logés ? L’association Emmaüs n’a-t-elle pas vocation à disparaître quand la pauvreté aura disparu, ce que sous-entend son slogan provocateur : « Aidez-nous à disparaître, agissez ! ».

Une situation qui se dégrade
8 millions de pauvres et 4 millions de sans-emploi, l’essor des emplois à temps partiel et des embauches en CDD, des familles monoparentales en augmentation, une famille sur quatre sous le seuil de la pauvreté. résultat : des travailleurs pauvres qui dorment dans des cabanes de jardin, des voitures ou dans la rue, 4 millions de mal-logés et 100 000 SDF.
Il y a aujourd’hui en France un déficit de 850 000 logements, dont 500 000 logements sociaux. Les loyers et le prix du foncier augmentent ; les lois votées, notamment sur le droit au logement opposable (Dalo), ne sont pas appliquées. Les repas distribués et les dossiers de surendettement sont en hausse. 600 000 chômeurs arrivent en fin de droits.
Au coeur de ces situations, l’isolement est un phénomène croissant. C’est le fait d’être coupé des autres, de ne pas oser solliciter les droits existants par pudeur, timidité, ignorance ou crainte, comme si s’élevait une barrière invisible, difficile à franchir.

Que fait-on à Emmaus France ?
100 000 dossiers Dalo ont été déposés alors que 600 000 familles sont concernées. 42 000 dossiers ont été traités, mais 11 000 ont débouché sur un relogement. Des freins existent : 40 % des médecins refusent de soigner les bénéficiaires de la CMU (couverture maladie universelle), 13 % de jeunes sortent du système scolaire sans diplôme.
Ces difficultés montrent une société dans laquelle il faut repenser les principes de solidarité et de socialisation, et inventer des mécanismes qui permettent l’accès à tous à un ensemble de droits. Une politique du logement résolue, avec une logique de mixité sociale, est à créer.
D’autant que la population concernée est fragile qui demande une attention particulière : ainsi, les SDF et 30 % des prisonniers sont malades sur le plan psychologique. Les sortants de prison ne sont pas aidés par un parcours de réinsertion. Et les efforts entrepris pour un accompagnement a débouché sur une loi décevante.
Une autre population emblématique concerne les migrants et les sans-papiers qui constituent pourtant une richesse. On n’a pas le droit de laisser en danger quelqu’un. Si aider des personnes en situation irrégulière à entrer ou à rester sur le territoire est un délit, alors on est tous des délinquants à mettre en examen. La mobilisation forte d’Emmaüs dans le mouvement Délits de solidarité a été bien acceptée par 70 % de Français.

Les communautés
Les 117 communautés Emmaüs accueillent des personnes cassées. Quatre règles sont à respecter : pas d’alcool, pas de drogue, pas de bagarre, et un partage entre repas, travail et vie communautaire. Les Compagnons sont assurés sociaux, ils reçoivent un pécule, ils sont encadrés par des salariés (il faut huit mois de formation pour devenir responsable d’une communauté) et sont entourés de bénévoles qui donnent du temps et assurent un pont essentiel entre extérieur et intérieur.
Une communauté refuse toute subvention financière : chacun s’en sort par son travail. Aider à aider via le mécanisme de la solidarité est un principe de base. Il y a même un budget solidarité au sein de chaque communauté, représente de 5 à 10 % des recettes. Les pauvres aident les pauvres, c’est essentiel dans le mouvement, une évidence qui sert de moteur. Si la solidarité disparaît, c’est le mouvement lui-même qui disparaît.
Créer une communauté est une opération complexe et progressive. A partir d’une initiative locale, une antenne voisine d’une communauté existante est créée, et si cela marche, elle est pérennisée. Accueillir en communauté est un style de réponse qui ne correspond pas à tout le monde. C’est pourquoi 70 structures d’insertion ont pour vocation d’accueillir des personnes en grande difficulté, ; elles regroupent 3 000 salariés en insertion.
Dernière facette : l’accueil d’extrême urgence des SDF sur Paris. cela représente 444 000 nuitées par an. Des maraudes approchent ceux qui vivent dans la rue et les sous-sols, désocialisés, en extrême misère et pauvreté. Tomber à la rue est facile, en sortir est très long.
Emmaüs a développé également des structures à l’étranger. Elles sont autonomes et correspondent au pays et à ses besoins. Des rencontres sont organisées au niveau international. Les grands principes consistent en un combat politique et social : on ne gère pas la misère, on la combat.

Catherine de Guibert

Pour aller plus loin :
Le site d’Emmaus France
Rapport de la Fondation Abbé-Pierre sur le mal-logement en France, dans lequel figurent des préconisations sur la politique sociale en matière de logement

Vivre avec la crise. Pour une économie de la confiance (décembre 2009)


Avec Olivier Abel,
philosophe, professeur d’éthique à l’Institut de théologie protestante de Paris

La crise nous rend inquiets et nerveux, mais nous sommes contraints de vivre avec elle. Il y a un risque de fuite en avant (conquête de marchés, toujours plus…), mais des évolutions fortes sont indispensables qui dépendent de nous. Plutôt que de crise, on peut parler de craquements ou d’éboulements. Olivier Abel en présente trois principaux :
– la raréfaction des ressources naturelles : le pétrole, cadeau géologique que l’on a mal utilisé, mais aussi l’eau, l’agriculture…
– les problèmes climatiques et la pollution ;
– le craquement de la démocratie : opposition Nord-Sud, oppositions sociétales (ceux qui sont « dedans » et ceux qui sont « dehors »)… Notre démocratie est pourrie de l’intérieur : elle apparaît douce à l’intérieur, mais elle est dure à l’extérieur pour ceux qui sont en marge ou en dehors.

A l’image de tours qui reposent sur des bases instables, les progrès peuvent aussi être régressions, et des éboulements sont inévitables : trop de voitures entraîne des embouteillages, l’amélioration de la santé met en évidence de nouveaux problèmes… Selon Olivier Abel, l’instruction peut aussi rendre bête et l’on croit trop à l’intelligence. Le danger de l’intelligence est qu’elle nous conduit à penser qu’on peut s’en sortir, entre autre par le progrès technologique. Nous devons plutôt prendre conscience de nos limites et rechercher le juste équilibre.

L’éboulement actuel est grave, mais ce n’est pas la fin du monde ! Nous risquons de faire notre malheur, mais on peut aussi réagir et se battre à différents niveaux, en ayant confiance dans le monde, en développant un sens de l’éthique, du mal et du bien, un sens épique plus ample.

L’objectif est de transformer les éboulements en élargissements ; les petites déconstructions permettent de repartir sur des bases plus stables. Le moteur économique, celui du gain, n’est pas suffisant. Un autre moteur peut être celui de la peur, pas seulement la « peur de » (une évolution négative), mais la « peur pour » (les autres). Cette peur doit être convertie dans un sens positif. Un autre moteur est celui du désir, pas le désir du « toujours plus », mais le désir par un travail sur l’imaginaire, la poésie, la littérature, l’art, l’inventivité humaine en général. On sous-estime la dimension éthique de nos vies.

Il faut ensuite ouvrir la question de l’éthique à sa dimension politique, passer de la philosophie à l’économie, penser l’économie (l’argent est aussi un éducateur de l’imaginaire). Le cœur de l’économie réside dans cette terre où nous cohabitons. Nous devons changer d’habitudes et de mode de vie, nous et nos cohabitants. Pour cela, on a besoin de courage, d’hommes politiques courageux qui nous aident à changer de cap. Nous devons apprendre à partager le monde, à partager le bien et le bonheur plutôt qu’à nous préserver du mal. Revenir au monde ordinaire, avec plus de modestie, revenir à notre condition humaine.

Les nombreuses questions posées par l’assistance ont ensuite permis à Olivier Abel d’insister sur certains points. En particulier :

– Le besoin de retrouver un bonheur collectif, de partager ses joies, sans vanité ni jalousie. Bâtir une confiance à plusieurs, ce qui passe par l’échange verbal. Un écart constaté entre le langage généralement véhiculé et le langage vrai peut pousser au scepticisme et à l’incrédulité. La façon d’avancer est d’oser s’exprimer et de mettre de la sensibilité dans notre langage.

– Le désir, qui pousse à une démarche de confiance, est parfois discutable. Il faut commencer par avoir du désir, puis l’expliciter et être sensible à sa dangerosité éventuelle. Si le désir a besoin d’être encadré, la morale interviendra et mettra des limites.

– Les éboulements peuvent avoir une fonction régulatrice, à condition d’être accompagnés et d’engendrer une base plus solide. La technologie peut apporter des solutions, mais ce n’est pas toujours le cas. Par ailleurs, le changement des habitudes et des comportements n’a pas toujours le même rythme que l’évolution des techniques. La priorité est de retrouver des gestes quotidiens plus proches des faits et des gens.

– Passer de la philosophie à l’action politique est indispensable, mais difficile à mettre en œuvre. Les luttes d’intérêts et la lutte des classes sont des facteurs puissants. Ils évoluent en même temps que la société (par exemple : les gens puissants sont les gens hyperconnectés, la lutte des classes s’applique aussi à la lutte entre générations).

Passer de la philosophie à la politique nécessite de faire appel aux penseurs, ainsi que d’avoir du courage en politique. Les grands hommes d’état ont été très courageux, voire traitres à un moment donné ; les hommes politiques s’adaptent en tout cas aux demandes de la population. Nous devons donc nous préparer à être courageux, ne pas avoir peur de discuter sur les buts, de changer de débat dominant. Du chemin a déjà été fait, des voies s’ouvrent qui doivent être confirmées et mises en œuvre.
Marc Polaud

Loi, société, liberté (octobre 2009)


avec Maître Dominique Inchauspé

Avocat pénaliste au barreau de Paris, auteur d’essais et de romans, Maître Dominique Inchauspé nous invite d’emblée à réfléchir sur la problématique de la réforme du juge d’instruction. En effet, nous constatons dans l’actualité quotidienne une « sur-judiciarisation » de la vie et une extrême nervosité pour des affaires mineures. Il suffit de considérer le nombre des perquisitions et des gardes à vue, en croissance continue depuis trois ou quatre ans.

Quel est le système actuel de la justice pénale ? Lorsque le procureur de la République s’occupe des flagrants délits, sa préoccupation première est de trouver de vraies charges contre quelqu’un. Le procureur ne prononce pas de détention provisoire car la Cour européenne a décidé que le procureur français n’est pas indépendant du pouvoir politique. Le procureur rend compte au procureur général, qui lui-même dépend du ministre de la Justice, et donc du pouvoir exécutif : on ne peut donc pas dire qu’il est indépendant.

Le juge d’instruction examine les charges et vérifie les alibis. Il saisit tout ce qui est saisissable pour faire émerger la vérité, les éléments à charge et les éléments à décharge. L’instruction peut durer longtemps à cause de la complexité grandissante des affaires et des rebondissements dus à de nouveaux indices, découverts parfois bien des années voire des dizaines d’années après les faits à juger. Or, tant qu’on n’est pas jugé, on est présumé innocent.

Aujourd’hui, la détention provisoire – avant jugement – demandée par le juge d’instruction est limitée à sept ans dans les affaires criminelles. Autrefois, il n’existait pas de délai maximum. Le nombre de personnes détenues en préventive a chuté de 50 à 26 %, mais la durée de détention, elle, s’est allongée en raison de la durée de l’instruction.

La réforme proposée par le gouvernement concernerait 5 % des affaires. Celles-ci seraient donc confiées au procureur car pour les crimes et les affaires correctionnelles, l’instruction par le juge d’instruction restera obligatoire. Pourquoi, à l’occasion de cette réforme, supprimer le juge d’instruction ? Très certainement parce que les instructions durent trop longtemps. En application de l’article 81 du Code de procédure pénale, le juge d’instruction peut faire durer les choses pour trouver la vérité avant de juger.

Le véritable défi de la réforme est de confier au procureur de la République la charge de toute l’enquête, car tous les éléments à décharge risquent de ne pas être utilisés et que les avocats, semble-t-il, ne sont pas assez agressifs pour exercer leur contre-pouvoir envers le procureur.
Que penser de cette réforme ? Maître Inchauspé propose plusieurs pistes :
– conserver le juge d’instruction et prévoir une durée butoir maximum pour les instructions ;
– réduire le temps de détention provisoire, dans la réforme Léger, le plaider-coupable en cour d’assises réduirait les délais de jugement ;
– il serait plus efficace de filmer et d’enregistrer les gardes à vue et de les déclarer nulles si l’enregistrement n’est pas conservé, que d’autoriser l’assistance d’un avocat à partir de la 24e heure de garde à vue.
– enfin, il faut communiquer le dossier à la défense, comme en Allemagne, dès qu’il existe une mesure intrusive, par exemple une perquisition, une enquête sur les comptes financiers…

M.-H. B.

Sept leçons sur la pauvreté et le développement (juin 2009)


avec Esther Duflo, économiste du développement, professeur au Collège de France et au MIT/USA

Esther Duflo, économiste du développement, est professeur au Collège de France et au MIT (Massachussetts Institute of Technology) où elle a créé, avec d’autres chercheurs, le Laboratoire d’action contre la pauvreté Abdul Latif Jameel, qu’elle dirige. Cette structure, un réseau plus qu’un laboratoire, dit-elle, regroupe actuellement trente chercheurs répartis dans le monde, à partir de quatre antennes établies à Boston (au MIT), à Paris, en Inde (Madras) et en Amérique latine (Chili).

Ce réseau utilise 200 employés et étudiants pour ses travaux, plusieurs milliers de collecteurs de données et plusieurs dizaines de milliers de gens sur le terrain. L’objectif du laboratoire est l’amélioration des méthodes de lutte contre la pauvreté, en s’assurant que les politiques utilisées dans ce domaine sont fondées sur des données fiables. Pour cela, il effectue deux types de tâches : une évaluation scientifique de l’impact des différents projets de lutte, en faisant de véritables « essais cliniques » (comparables à ceux faits pour les médicaments) ; une formation des milieux associatifs ou même politiques, pour appliquer ces méthodes en liens avec les acteurs de terrain.

En troisième lieu, il prend en considération, dans les études de développement, sept faits qui font l’objet de ces « sept leçons sur la pauvreté et le développement », qui constituaient le thème de ce Carrefour.

1. Faut-il associer pauvreté et faim ?
Les pauvres ne dépensent pas tous leurs revenus pour manger. Ils font des choix, même les plus pauvres d’entre eux. On a recherché comment les pauvres dépensent leur argent : la part de la nourriture varie entre 45 et 60 %. Il y a aussi les dépenses de santé et d’éducation, mais on trouve aussi des dépenses considérées par eux comme obligatoires : l’alcool, le tabac et les fêtes notamment.

2. Les pauvres, survivants de la surmortalité, sont-ils plus résistants pour autant ?
La pauvreté tue. Cela, évidemment, ne surprend pas. La mortalité infantile est importante jusqu’à 5 ans dans les pays pauvres, mais la durée de vie apparaît, de manière plus générale, liée au niveau de pauvreté. Des recherches faites en Indonésie et au Vietnam l’ont démontré : entre ceux qui n’ont que 2 dollars par jour et par personne, et ceux qui disposent de 6 à 10 dollars, la mortalité double.

3. Les services publics des pays pauvres servent-ils plus les pauvres ?
Les services publics ne servent pas les pauvres. Ces services sont en général assez développés, tant pour la santé que pour l’éducation, et la plupart du temps gratuits. Mais souvent ils ne remplissent pas leur rôle, car l’absentéisme y est très important et c’est pire dans les pays les plus pauvres, aussi bien dans les écoles (40 % d’absentéisme au Rajasthan) que dans les dispensaires (70 %). La première réforme nécessaire serait de faire en sorte que les gens viennent assurer leur service et qu’ils soient suffisamment payés pour cela.

4. Le prix de la santé augmente-t-il la prévention ?
Les prix comptent. Par exemple, la part des dépenses de santé des pauvres est en général élevée, de 5 à 7 %. Sont-ils sensibles à leur coût ? Plusieurs expériences ont montré que oui, même pour des prix très faibles, comme l’a montré l’étude menée sur les moustiquaires nécessaires à la lutte contre le paludisme (maladie dangereuse et répandue dans les pays du Sud) Faut-il les distribuer gratuitement ou en faisant payer une participation, même faible ? Les tenants de la cession payante arguaient que l’utilisation effective des moustiquaires données gratuitement serait moindre, étant considérées comme peu importantes, puisque gratuites. En fait, les études menées par les équipes d’Esther Duflo ont montré que le niveau d’utilisation était le même, que les moustiquaires soient données ou vendues, mais que le nombre de moustiquaires était inférieur lorsqu’elles étaient vendues. La même constatation a été faite à propos des vermifuges, nécessaires contre les maladies intestinales des enfants.

5. Rationalité du futur versus émotion du présent
La procrastination (le fait de remettre une action au lendemain). Esther Duflo la qualifie de « force puissante ». Cette tendance prend, pour les habitants des pays pauvres, une importance certaine lorsqu’il s’agit, par exemple, de remettre au lendemain des actions concernant leur santé. Il a été démontré que des incitations financières, même faibles, permettaient d’accroître le nombre des personnes se préoccupant des tests sur le sida, par exemple, ou se faisant vacciner.

6. Les pauvres ont-ils un plus fort esprit d’entreprise
Beaucoup de pauvres possèdent leur entreprise mais préfèreraient être salariés. Beaucoup plus nombreux que dans les pays industrialisés, il s’agit de très petites entreprises, sans salariés. Mais leur propriétaire préférerait avoir un emploi salarié, lui apportant des ressources quotidiennes.

7. Pourquoi les taux d’intérêts sont-ils plus élevés pour les pauvres que pour les riches ?Beaucoup d’investissements rentables sont possibles pour les pauvres, mais beaucoup d’obstacles existent. L’exemple des engrais est cité : ils ont donné lieu à de nombreux tests. Il est prouvé que leur utilisation augmente les rendements jusqu’à 70 %, mais que seuls 37 % des cultivateurs les utilisent. L’information semble ici insuffisante.

Le débat a permis d’éclairer certains points.

Bernard Viollier

Eduquer nos enfants (mars 2009)


avec Aldo Naouri, pédopsychiatre

Toute éducation de l’enfant commence par l’enseignement de la frustration. Pourtant, nous avons oublié cette base. Les enfants sont devenus ce qu’on en a fait, c’est-à-dire les clients ou les employés du système éducatif. De même que la démocratie (« le pire des systèmes à l’exception de tous les autres », disait Churchill) a succombé à ses défauts tels que l’égalitarisme, l’éducation a perdu ses repères structurant. L’enfant est devenu un sujet à part entière, comme les adultes, comme si l’enfant était déjà aussi doué que nous.

Ainsi la traditionnelle jalousie de l’aîné devant la naissance du deuxième est souvent retenue ou contenue par un déluge de bons sentiments parentaux, alors que face à ces pulsions naturelles, seule une violence verbale peut les réprimer. N’oublions pas que la structure familiale est par nature faite de rapports de force, violents. Le frère c’est aussi l’autre, celui qui apporte des limites. L’enfant est devenu au cours de ces dernières décennies une valeur suprême.

Pendant les premiers millénaires de l’Histoire, l’homme a résolu son rêve de toute puissance en le projetant dans un au-delà, dans l’idée de Dieu. Rappelons-nous que les tentatives de rationalisation de l’existence de Dieu auraient été, selon Nietzsche, fatales à Dieu. Ainsi, après la chute des monarchies, la mort du père : nous sommes entrés dans un temps de déréliction ; sans idée d’au-delà, nous voici maintenant dans « l’infantolâtrie ». C’est l’enfant qui symbolise maintenant la promesse d’avenir, restaure notre espoir, accapare une certaine idée de Dieu.

Jusqu’au milieu du XXe siècle, les femmes ne maîtrisant pas leur fécondité, l’enfant était vécu, reçu mais jamais vraiment voulu, vaguement désiré : le désir s’imposait de lui-même aux parents. Avec la contraception, la volonté a supprimé le désir d’enfant : il est maintenant un produit, il doit donc être sans défauts. Il garde cette enveloppe fantasmatique : ne manquer de rien, il est le maître de toute la société de consommation, c’est l’enfant qui décide de 85 % des achats familiaux.

Par ailleurs, le lien mère-enfant est si fort que le devoir d’éducatrice de la mère se perd. Pourtant à douze mois, l’enfant se découvre « lui », coupé définitivement de sa mère : c’est l’angoisse d’abandon, la mère est toute puissante. Face à elle, il veut dresser sa propre toute puissance, c’est le jeu de la petite cuillère jetée par terre, combien de fois va-t-on me la ramasser ? Faire ses quatre volontés renforce l’enfant dans son scénario, le pousse à l’entretenir, justifie son angoisse d’abandon.

L’enfant a pourtant droit à l’éducation, qui l’aide à lutter contre son angoisse ; il a besoin d’apprendre la vie, ses luttes, le monde tel qu’il est réellement. La meilleure des punitions est de l’isoler, de le couper de ses relations avec les adultes. Par la souffrance, il apprend à lutter contre ses souffrances et comprend que le plaisir n’est pas la loi du monde. C’est aussi à l’enfant de plaire et non aux adultes de lui plaire, d’être dans la séduction : là il y a comme une maltraitance, un irrespect de l’enfant. Mais notre société de consommation a multiplié les droits : à la santé comme à l’enfant, on a ainsi renforcé la procréation médicalement assistée.

L’éducation n’est pas seulement nécessaire à l’enfant mais à tout le genre humain tout au long de la vie. Le monde lui-même a besoin d’éducation, d’apprentissage du refoulement. Sinon, nous resterions dans notre animalité.

Pierre Valpréda

Quel est encore le rôle d’un maire de banlieue ? (nov 2008)


avec Philippe Sarre, maire de Colombes.

Le nouveau maire de Colombes, élu au printemps 2008, évoque rapidement son parcours personnel : « Un engagement opiniâtre au service de certaines valeurs », « un engagement citoyen, syndical, à partir du local ». Instituteur, puis directeur d’école à Colombes, militant syndical, il n’entre dans un parti qu’à 40 ans. Maire adjoint en 1995, en charge de l’enfance et de la scolarité, il s’intéresse à d’autres domaines. Conseiller municipal d’opposition en 2001, conseiller général en 2004, il est animé par deux convictions. D’abord, ne pas cumuler les mandats ; pour un engagement total, être un maire disponible, présent, dans la loyauté et la rigueur, il va abandonner son mandat de conseiller général. Ensuite, ne pas trop cumuler dans le temps. Il faut assurer la pérennité en faisant monter une jeune génération. Philippe Sarre insiste sur le travail d’équipe. L’essentiel, c’est le dialogue, le débat nécessaire, le rassemblement dans un projet commun de gens de différents horizons, même aux prix de compromis ; c’est la réussite collective, expression de la démocratie locale.

Plutôt que se demander quel est le rôle d’un maire de banlieue, il préfère s’interroger sur « que devient le rôle d’un maire ? ». Face à des attentes plus fortes, à des sujets plus complexes, il faut du management, un travail d’équipe, y compris avec les services, dans la transversalité et une responsabilité plurifonctionnelle.

Gestion ou innovation ? Le maire de Colombes prend l’exemple de la culture. Il y a des équipements à gérer (bibliothèques, centres culturels, cinéma, etc.) et il y a un projet à développer, lié au projet politique. D’un coté, continuité à assurer et de l’autre, progrès et innovation. « Je ne crois pas du tout à la table rase » : il faut savoir reconnaître les évolutions positives des prédécesseurs.

La décentralisation est abordée concrètement avec la question des routes et avec la sécurité. Elle suppose qu’à un transfert de charges corresponde un transfert de moyens. Par exemple : l’entretien des voies départementales que le conseil général envisage de confier aux communes. De même la sécurité, qui relève traditionnellement de l’État : pour 77 000 habitants, on comptait 120 policiers ; aujourd’hui, pour plus de 83 000 habitants, ils sont 110... Certains maires créent des polices municipales, de la vidéosurveillance…, mais les policiers municipaux ne sont pas qualifiés pour le trafic de drogue et autres délinquances du même genre.

Que faire pour régler la circulation, le stationnement, quand personne ne veut s’opposer à la voiture ? Le maire de Colombes explique qu’il a récemment préempté une vingtaine de boxes. Les communes ont aussi maintenant la possibilité d’acquérir murs et fonds de commerce des locaux menacés afin de conserver une vie de quartier qui soit la plus viable possible.

A propos des finances locales, la situation est complexe. La nouvelle municipalité a trouvé une situation saine, pas trop endettée. On recense 10 000 pavillons, 10 000 logements intermédiaires et 10 000 logements sociaux. Mais les recettes provenant de l’État sont en baisse, même si la dotation de solidarité urbaine (DSU) est provisoirement maintenue.

Une question permet à Philippe Sarre de dire que Colombes est bien à l’origine d’une réunion sur l’intercommunalité : il faut notamment arrêter la concurrence des équipements. L’intercommunalité est source de justice et de solidarité entre les communes. Paris devenant métropole, « le grand Paris », il faut faire en sorte que les communes de banlieue pèsent dans le débat entre l’Etat, la région et le département. Ainsi, sur un territoire cohérent, comme la boucle nord des Hauts-de-Seine (Asnières, Bois-Colombes, La Garenne-Colombes, Clichy, Gennevilliers, Colombes) qui compte environ 350 000 habitants, quels équipements permettraient de répondre aux problèmes des communes (formation, insertion, pollution, sport, transports, culture, etc.) ? Une maison pour l’emploi, le prolongement du tramway T1, le stade Yves du Manoir ? Tout cela sans remettre en cause les responsabilités communales.

A propos des personnes sans domicile fixe, le maire de Colombes insiste sur la nécessité d’une coordination des pratiques et annonce qu’un centre d’accueil de jour est à l’étude. Une structure d’accueil de nuit ne peut être envisagée sans un engagement de l’Etat. Établir une carte départementale est prioritaire.

Quelle capacité par rapport aux changements de la Société ? Celle du travail en équipe, plurielle à l’image de la population. Le nouveau journal municipal ne s’appelle-t-il pas Mosaïque ? Former une nouvelle génération n’est pas si facile. Il faut un encadrement.

Quel pouvoir économique ? Tout travail de terrain, en particulier pour aider les commerces de proximité, soutenir les petites entreprises en zones pavillonnaires. Une nouvelle zone artisanale va être créée. Un club permet aux entreprises qui ont là leur siège social de se rencontrer et elles sont satisfaites. Quant aux grandes entreprises, elles viennent désormais du fait de la promotion de l’immobilier de bureaux.

Quel objectif ? « Construire la ville de demain ».

M. et Y. Ruellan

Entre Islam et démocratie (oct 2008)


avec Mahnaz Shirali, sociologue

L’auditoire était nombreux, ce jeudi 23 octobre 2008, à être venu découvrir et comprendre le travail original et passionnant de la sociologue Mahnaz Shirali consacré aux jeunes « sauvageons » français. Comment expliquer la « conversion » à un islam radical et rigoriste de jeunes musulmans des cités françaises et les conduites qui en découlent ? A quelles tensions sont-ils donc soumis, ces enfants perdus de notre démocratie, dont il ne faudrait pas qu’ils deviennent perdus pour la démocratie ?

Mahnaz Shirali avait choisi de nous expliquer sa méthode et nous a proposé de nous donner ensuite des éléments de réponse à travers les questions posées par l‘auditoire. Son travail a reposé sur trois enquêtes différentes, mais étroitement liées entre elles. Pendant trois ans de suite, elle est allée dans trois banlieues françaises pauvres à la rencontre de 150 jeunes de 18 à 25 ans, non diplômés et souvent au chômage, issus de milieux très modestes et qui ont en commun l’immigration de leurs parents ou de leurs grands-parents. Elle a écouté les récits amers, voire tragiques, de ces jeunes relégués à la marge de la société.

A titre de groupe témoin, Mahnaz Shirali a mené une vingtaine d’entretiens approfondis avec des jeunes de mêmes origines, mais venant de milieux favorisés, vivant dans des quartiers résidentiels et occupant des fonctions professionnelles importantes. Ces jeunes diplômés portaient eux aussi un regard désapprobateur sur la société et partageaient le même sentiment d’injustice. Cependant, ils ne manifestaient aucun engouement particulier pour la religion musulmane, la plupart préférant se qualifier de « culture musulmane ». La comparaison des témoignages des deux groupes de jeunes montrent que ce ne sont pas toujours les plus marginaux qui souffrent le plus de leur destin social, mais plutôt ceux qui ont pu améliorer leur vie et prendre conscience de l’infériorité de leurs conditions sociales.

La troisième partie de ses enquêtes a été consacrée aux acteurs musulmans, à travers le suivi d’une cinquantaine de jeunes de 18 à 25 ans, issus du premier groupe et s’étant déclarés croyants. Ils ont été choisis, observés et suivis de l’été 2003 au printemps 2005.

Pourquoi les jeunes de banlieue, enfants de la démocratie, expriment-ils, dans la vaste majorité de l’échantillon interrogé, un islam dans sa version la plus orthodoxe et la plus rigoriste, alors que les jeunes vivant en pays musulmans totalitaires rejettent, eux, cette même voie de l’islam ? Pourquoi s’imposer des contraintes religieuses comme le voile ou la burka ?

Ce sont des enfants de la République laïque, qui ont appris depuis leur plus jeune âge les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité. A l’évidence, leur entrée dans le monde des adultes et leurs tentatives d’entrée sur le marché du travail (en dehors du « bizness » et autres trafics) leur a fait comprendre qu’au plan pratique, ils ne sont pas égaux… Ils sont le produit d’une intégration inachevée et ambiguë.

Déception, frustration, humiliation sont amèrement ressenties. Ainsi les jeunes marginalisés et désœuvrés sont-ils sensibles à toutes sortes de contacts parmi lesquels l’accueil chaleureux des groupements islamiques et de leurs prédicateurs, souvent très présents. La représentation de Dieu qui leur est inculquée est celle d’un Dieu tout puissant, salvateur qui, lui, peut les aider à sortir des difficultés de la vie. Ces prédicateurs vivent en France sans pour autant y être, le plus souvent, vraiment intégrés. Formés ailleurs, ils véhiculent une foi orthodoxe et rigoriste, telle qu’elle a toujours été enseignée depuis la clôture dogmatique de l’islam au Xe siècle de notre ère.

Le rapport à Dieu de ces jeunes fait largement appel au registre de l’émotion, en opposition à toute tentative d’analyse. La mise en cause de la foi entraîne de ce fait une réaction de violence, car il manque à ces jeunes d’avoir acquis les outils du savoir : Faute d’outils d’analyse, ils réagissent avec leur être tout entier, comme si la critique positive était, par nature, une remise en cause de leur être le plus profond.

Il n’y a pas eu au XVIIIe siècle, pour l’islam, l’équivalent des Lumières. Dans ces conditions comment réussir la critique constructive et l’élaboration d’un islam non politique s’épanouissant en France ? Sans prédicateurs eux-mêmes maîtres de ces outils, quel est l’avenir de ces croyants en France ?

Claire Lugbull

La crise financière, Comment en sortir ? (septembre 2008)


Avec Estelle Honthaas, économiste

Actualité brûlante pour ce Carrefour, l’évolution et l’issue de la crise financière en cours restant très incertaine au jour de la conférence.

Le monde subit régulièrement des crises plus ou moins importantes (une vingtaine entre 1973 et 2007), qui interviennent après le développement d’innovations radicales, telles que, pour les plus récentes, Internet ou la titrisation (voir plus loin).

La crise actuelle, même si elle a démarré aux Etats-Unis, est une crise mondiale qui s’inscrit dans la durée. Elle arrive après une période de forte croissance et d’impression de richesse, période durant laquelle une bulle s’est développée (hausse marquée des prix de l’immobilier, des prix des actions, augmentation des dettes…). D’autres déséquilibres macro-économiques se sont installés, tels que l’abondance de liquidités, la baisse des primes de risque ou encore la baisse des taux à long terme, qui ont tous concouru au développement d’une bulle de crédit majeure.

Les éléments déclencheurs de la crise sont d’ordre micro-économique, en lien avec une exigence accrue de rentabilité, la « titrisation » et avec les crédits subprime en particulier, et le relâchement des conditions d’attribution de prêts.

Les crédits subprime apparus sur le marché américain sont des prêts hypothécaires accordés à des emprunteurs fragiles, sans apport personnel, et le plus souvent à taux variable. Ces crédits « faciles » se sont développés de façon exponentielle pour permettre aux Américains de participer au mythe de l’accession à la propriété.

La titrisation permet de transformer des créances très risquées (les subprime) en titres, que les agences de notation financière internationales ont noté au meilleur niveau (AAA), leur affectant ainsi un risque de défaut théoriquement nul. Le prêteur peut alors revendre sa créance à un tiers, investisseur.

La crise débute au printemps 2007, avec la difficulté puis l’impossibilité de nombreux ménages américains de rembourser leurs emprunts du fait du relèvement des taux d’intérêt et de la baisse des prix de l’immobilier. En conséquence, des crédits structurés incluant des titres subprime ont vu leur valeur diminuer, alors qu’ils étaient notés AAA. La suspicion s’est alors installée entre banques, chacune se demandant dans quelle mesure ses contreparties étaient exposées au risque subprime. Et les marchés bancaires sont devenus rapidement illiquides. On a assisté à un retour brutal à l’aversion du risque et au déclenchement d’un cercle vicieux : baisse du prix des actifs  pertes des banques  besoins de fonds propres des banques  ventes d’actifs  baisse du prix des actifs, etc.

La crise financière s’est donc propagée ensuite à l’économie réelle : hausse des défauts (impossibilité de rembourser) sur les crédits à la consommation, baisse de l’offre puis de la demande de crédit, conséquences sur les banques commerciales, baisse de la consommation, donc impact sur la croissance voire entrée en récession.

Comment éviter que l’histoire se répète ?
L’efficacité des mesures prises ou à prendre est incertaine, en tout cas, elle fait débat : retour à la régulation des hedge funds (fonds spéculatifs), encadrement du crédit immobilier…, amélioration de la supervision et des contrôles internes, supervision transnationale…

Les échanges nourris et animés avec la salle ont permis de mettre en évidence des aspects complémentaires ou de soulever certaines questions :

– Le rôle important des banques centrales qui apportent des liquidités quand il y a des tensions sur les marchés interbancaires (et que le prix de la liquidité devient prohibitif, empêchant les banques de se prêter entre elles pour se refinancer), les banques ne se prêtant plus entre elles qu’avec réticence (et à des taux élevés).

– Pourquoi avoir laissé se développer ces produits « pourris » sans contrôle ou régulation ? Besoin de responsabiliser davantage les actionnaires et les dirigeants des banques avant que les banques centrales interviennent

– Conséquences sur le monde hors Etats-Unis : pas d’impact significatif sur les grandes banques européennes hors possibles mouvements de concentration ; conséquences sur la croissance dans le monde occidental, mais les pays émergents sont épargnés et continuent à se développer ; une grande récession peut sans doute être évitée (capacité des Etats-Unis à encaisser le choc, moteur des pays émergents…)
– Quelle lecture politique donner à cette crise où les acteurs financiers sont contraints de faire appel à l’Etat et aux contribuables pour enrayer une crise engendrée par le laisser-faire ? Les conséquences humaines de la crise sont importantes et parfois douloureuses. Comment tenir compte du facteur humain dans ces évolutions et problématiques ?

Marc Polaud

De la raison à la foi (juin 2008)


avec Jean-Claude Guillebaud, ancien grand reporter au Monde, aujourd’hui directeur littéraire aux éditions du Seuil.

Le dernier Carrefour de cette année fut suivi par une assistance nombreuse et captivée tout au long par un intervenant brillant et disert. Pour faire comprendre par quels cheminements s’est effectué peu à peu son retour vers le christianisme, Jean-Claude Guillebaud retrace d’abord quelques étapes-charnières de sa vie.

Et d’abord ses vingt années de grand reporter au quotidien Le Monde comme « journaliste préposé aux catastrophes », du Biafra à la révolution en Ethiopie, en passant par le Vietnam et la guerre du Kippour. Mais un jour, lassé par l’effervescence de l’actualité de tous ces événements dont la constante succession empêche tout recul, il donne sa démission de journaliste parce qu’il sent la nécessité de réfléchir, de lire et de ruminer après s’être contenté jusque là d’observer et de rendre compte, ce qui avait sans doute épuisé ses réserves de sang-froid. De plus, devant certaines crises, il pressent, bien que de façon vague, des bouleversements d’importance planétaire. Et de citer comme exemples la révolution iranienne, fondée non sur une quête de liberté ou d’égalité sociale, mais sur une revendication identitaire et religieuse « redevenir iraniens et chiites » ; il cite aussi la « sauvagerie » des débuts de la guerre civile au Liban, qui pouvait transformer en quelques instants un homme ordinaire en tortionnaire capable de tout. La chute finale du communisme renforce son impression encore confuse que notre monde sort définitivement de l’époque de l’après-guerre pour entrer dans des « temps apocalyptiques » dans lesquels se révèle peu à peu un monde transformé, tellement différent qu’il faut s’appliquer à le « penser » pour qu’il n‘échappe pas à la maîtrise démocratique et pour dissiper ainsi notre « grande inquiétude ».

Devenu directeur littéraire aux éditions du Seuil, il va être mêlé à une véritable aventure intellectuelle en fréquentant et en éditant des chercheurs de disciplines très diverses, des « défricheurs de concepts » issus des sciences dures (mathématiques, neurosciences, économie..) comme des sciences molles (sociologie, théologie, philosophie...). Et dix ans plus tard, après avoir beaucoup lu, écouté et travaillé, il se met à publier lui-même des essais pour jeter des passerelles entre toutes ces disciplines et surmonter la « parcellisation du savoir ».

C’est au cours de cette recherche « platement anthropologique » et des nombreux enchaînements d’idées qu’elle provoque, qu’il se trouve ramené insensiblement vers la question du gréco-judéo-christianisme et de sa foi personnelle. En effet, sa démarche, d’abord très périphérique par rapport à la foi chrétienne, va suivre successivement trois cercles concentriques qui se rapprochent du noyau central qui est celui de la foi elle-même.

Dans le premier cercle, Jean-Claude Guillebaud enquête sur la genèse de la modernité : ainsi l’idée moderne de progrès, issue des Lumières, est comme une traduction laïque de l’espérance chrétienne. Les hommes sont responsables du devenir du monde et invités à ne pas l’accepter tel qu’il est : ils doivent retrouver le goût de l’avenir qui fonde la démocratie en s’engageant dans la cité terrestre.

Le deuxième cercle, où l’intervenant s’appuie, entre autres, sur la pensée de Jacques Ellul et de René Girard, montre que le message évangélique a inversé les perspectives et s’est transformé en puissance subversive : à travers le thème de la relative faiblesse de Dieu – opposé au Dieu de la toute-puissance, organisateur du monde –, l’homme se retrouve aux prises avec sa liberté. Ce qui amène l’auteur à réfléchir à la puissance de l’institution catholique et à être en consonance avec l’engagement social des associations qui militent pour les plus pauvres.

Enfin le troisième cercle veut montrer comment la croyance – comme la foi – n’est pas déduite, mais voulue, et comment le doute, même le plus radical, fait partie intégrante de la croyance.

Malou Bernasconi

Pour en savoir plus : Comment je suis redevenu chrétien, par Jean-Claude Guillebaud, éd. Albin Michel.

A la découverte des pôles

(novembre 2008)
avec Nathalie Thibault, vétérinaire, exploratrice, biologiste, spécialiste du Grand Nord.

Un carrefour pas comme les autres. Grâce à ses photos d’une beauté inhabituelle, Nathalie Thibault nous a fait embarquer pour un voyage fantastique aux confins du globe et de la vie sur Terre. Avant de partir à la découverte de la banquise, des ours, des morses et des millions d’oiseaux et de fleurs, elle nous a décrit et expliqué la spécificité de ces terres.

En effet, arctique (pôle nord) et antarctique (pôle sud) sont fondamentalement différents, en dehors du fait que ce sont des zones couvertes de glace et où la terre gelée ne dégèle pratiquement pas en été, des zones qui se situent au-delà des cercles polaires, c’est-à-dire où le jour dure 24 heures au solstice d’été et la nuit 24 heures au solstice d’hiver ; des zones où l’on marche sur la forêt constituée de saules nains ; et enfin des zones où la température en dessous de 10° ne permet pas le développement des plantes.

L’arctique est un immense océan ceinturé par les masses continentales du Canada, du Groenland, de la Sibérie, de l’Alaska et des îles de la mer de Barents. Cet océan glacial, cette mer fermée d’où l’eau ne peut s’écouler qu’entre Groenland et Norvège, constitue la banquise. Il est traversé par une grande chaîne sous marine qui divise le tout en deux bassins, l’un peu profond très poissonneux, l’autre très profond et au biotope très différent. La banquise, pratiquement permanente, est peuplée par des mammifères terrestres : l’ours polaire, le pingouin, apte au vol et excellent plongeur et nageur… Les falaises de cette banquise, véritables « HLM du grand nord », sont peuplés de peu de type d’oiseaux mais en très grand nombre. Les icebergs y ont une partie immergée très importante et très irrégulière, la partie émergée, modifiée par le soleil et le vent se fissure en quantités de petits glaçons.

L’antarctique, à l’opposé, est un énorme continent montagneux. Il est complètement recouvert d’une calotte de glace avec de profondes vallées. Il est ceinturé par un océan, carrefour d’océans (Pacifique, Atlantique, Indien), où se mélangent courants froids et chauds.

L’humidité qui vient des tropiques se transforme en neige qui tassée petit à petit devient glacier (glace de terre). La mer se glace et donne la banquise de 20 millions de kilomètres carrés en hiver, contre 4 millions en été. Elle est constituée de plaques de glace qui se fissurent et se fracturent, créant ainsi des chenaux. Les icebergs y ont une forme tabulaire typique.

En été au moment de la débâcle, les nutriments remontent à la surface et permettent aux microalgues et au phytoplancton de se développer. C’est la base de la nourriture du zooplancton, lui-même base de la nourriture des oiseaux, poissons et mammifères marins comme les cétacés à fanons, les orques, les morses et les phoques éléphants de mer. On y trouve aussi une grande variété d’oiseaux, notamment côtiers, des mouettes, goélands et des canards marins. Les manchots, dont le manchot empereur et le manchot royal, qui ne peuvent absolument pas voler, y sont spécifiques.

Les conditions de navigation de notre croisière étaient excellentes, ce qui nous a permis de découvrir les plages où se reposent les morses, la banquise où l’ours guette le phoque, les falaises d’oiseaux, les versants de montagne couverts de fleurs, les renards, les mouettes, les macareux et autres guillemots…, d’énormes glaciers et d’impressionnants icebergs à la dérive, etc.

C’est à la fin des années 70 que l’on a fait les premières observations sur la couche d’ozone. Grâce à la mise en place de balises Argos sur des phoques, la recherche progresse dans l’étude des caractéristiques des océans. Un exemple de menace de la pollution et du réchauffement climatique : l’ours polaire. Les phoques représentent sa nourriture principale (un par semaine). En été la fonte de la banquise entraîne sa vie sur terre où il ne trouve rien à manger, d’où une menace si le phénomène s’accentue. D’autre part, le phoque longtemps chassé par l’homme pour sa fourrure et sa graisse, a disparu de nombreuses régions. Il est actuellement protégé par des réglementations nationales et internationales, mais continue à souffrir de prises involontaires, de braconnage et de la pollution (du fait de sa position dans la chaîne alimentaire, son organisme est particulièrement chargé en polluants marins). Ces polluants agissent sur les fonctions de reproduction des ours…

La croisière n’est pas terminée. On espère une suite… De nombreuses questions restent en suspens.

Claire Lugbull

Depuis 2004 Nathalie Thibault prend part à des croisières dans les régions polaires arctiques et antarctiques. Pour aider à la compréhension du monde arctique, elle a rédigé en collaboration avec des biologistes de différentes nationalités un guide de terrain intitulé Faune et flore du grand nord.

Les Zep sont-elles utiles ? (septembre 2007)


avec Alain Bourgarel

La préhistoire de l’éducation prioritaire débute en 1954. Les actions de l’abbé Pierre aboutissent à la construction rapide de baraques sur les quais de Seine. Des cités d’urgence surgissent et donc aussi des écoles d’urgence avec des familles très pauvres. En 1960, la France manquait d’enseignants : dès 18 ans et après quelques mois ou quelques heures de formation, on montait sur l’estrade des écoles… les plus difficiles !

Entre 1955 et 1964, l’une de ces cités d’urgence, située à Villeneuve-la-Garenne, est démolie et reconstruite à Stains. Quel bilan pouvait-on tirer de l’école qui s’y trouvait ? Le diagnostic faisait apparaître alors, sur dix années, chez les élèves de 14 ans : 25 % d’illettrés, 25 % avec le Certificat d’études et 50 % sachant lire mais sans ce certificat. Ces élèves au début des Trente Glorieuses allaient très facilement avec des salaires convenables se faire embaucher à 14 ans en usine. Ce bilan d’une école « d’urgence » est publié et stupéfie tout le monde. D’autres écoles semblent concernées par ce niveau scolaire. Le plan Langevin-Wallon de scolarisation massive, était alors l’objectif de tous, il devait tout parfaire et considérait tous les éléments du territoire national comme uniformément égaux. Plusieurs de ces écoles d’urgence se regroupent et un réseau pédagogique se crée pour échanger, avertir et partager les difficultés particulières.

En 1964, en région parisienne, sept départements sont créés, avec sept préfectures, dont celle de Nanterre construite à l’emplacement d’un bidonville. Ses habitants sont envoyés dans des cités de transit, notamment au port de Gennevilliers. Les habitants sont alors des familles nombreuses d’origine étrangère. Découvrant une école vide, sans enseignants, sans meubles ni fournitures, les parents ulcérés cassent toutes les vitres. Qui va aller enseigner dans ces écoles ? Une équipe, dont la base était constituée par les anciens de l’école de Villeneuve-la-Garenne, y est nommée, mais, sans moyens, une grève démarre. Deux mois sont nécessaires pour reconstruire, une équipe se met en place avec un projet qui sera repris 15 ans plus tard en partie dans les « ZEP » de Savary, le ministre de l’Education de l’époque. Ensuite un ramassage et une répartition des élèves sur les communes alentour s’organisent, mais les élèves les plus en difficulté restent à l’école du Port, les classes n’y comptent que 15 élèves pour plus de 30 dans les autres écoles ; un groupe d’enseignants formés se met en place. Le réseau de ces écoles échange ses pratiques.
En Grande Bretagne en 1967, un rapport préconise la création de zones d’éducation prioritaires : c’est ce concept dont la traduction littérale donnera en français les ZEP en 1981. Le ministère de l’Education nationale avait alors (en 1965) imaginé un autre concept, celui « d’handicapés sociaux ». En Angleterre, on distinguait les territoires entre eux (selon les situations socio-éducatives) ; en France, on distinguait les élèves entre eux (selon le handicap individuel). La catégorie « handicapés sociaux », sans fondement scientifique ni administratif existera en France pendant 17 années. » ZEP ou HS », zones ou individus, territoires à soutenir ou élèves handicapés à éduquer à part : c’est ainsi que le problème va se poser dans les années 70.

En 1972, l’idée devient une revendication syndicale qui aboutit en 1978 à un projet politique. En 1981, les ZEP sont créées par le ministre Alain Savary, telles que nous les connaissons. Il y aura trois vagues : les impulsions (1981 – 1990 – 1998) et trois périodes d’abandon relatif, sans suppression du dispositif (de 1984 à 1989, de 1993 à 1997 et de 1999 à 2005). En 1981 et 1982, la structure, le démarrage de l’éducation prioritaire est très liée aux questions d’habitat social, il existe désormais, et ce jusqu’à aujourd’hui, un lien entre politiques éducatives en ZEP et politiques locales de développement social. Mais l’ensemble reste peu structuré, il s’agit surtout d’une impulsion politique forte pour libérer les énergies locales.

En 1990, une première relance est effectuée : on structure, on liste, on lance une politique de la Ville forte et liée à ces zones. En 1997, une nouvelle grande relance se fait, accompagnée par la recherche pédagogique qui, jusque là, restait éloignée de ces questions socio-pédagogiques.

En 1999, on assiste à une inflation absurde du nombre de ZEP : il y en avait 350 dans les années 1980, 558 dans les années 1990, il y en aura désormais 1 189. A cela s’ajoute une confusion dans les rôles par l’intrusion des ministères de l’Intérieur et des Affaires sociales dans les domaines proprement éducatifs : autant les liens avec les autres services publics locaux, les parents, les associations, les collectivités locales sont importants dans les ZEP pour coordonner les efforts de chacun, autant les décisions prises par un seul ministère, sans concertation, nuisent à cette coordination.

Enfin en février 2006, une nouvelle réforme des ZEP est lancée : on décide de réduire le nombre de ZEP (mais, à ce jour, ce n’est pas fait) et on crée une sorte de « super-ZEP » qu’on appelle Réseaux ambition réussite (RAR), au nombre de 253. Une nouvelle fonction enseignante y est imaginée : les « professeurs référents », pour animer la rénovation pédagogique. Par ailleurs, se met en place les programmes de réussite éducative (PRE) : ils sont sous la coupe des maires et visent à l’accompagnement des élèves en difficulté. Ces PRE ayant été conçus hors Education nationale (Loi Borloo du 20 déc. 2004) ont beaucoup de mal à s’installer mais ils commencent à agir positivement semble-t-il, tout au moins dans les Hauts-de-Seine.

Les ZEP sont-elles utiles ? Des évaluations nationales (1993, 1997 et 2006) ont montré à la fois que le concept bien appliqué permettait en effet de faire sortir certains territoires de la spirale d’échecs scolaires dans lesquelles ils étaient aspirés, mais aussi que les conditions de la réussite scolaire en ZEP étaient rarement réunis.

Ceux-ci ont été décelés dans l’évaluation de 1997 (« Les déterminants de la réussite scolaire en ZEP ») : existence d’une équipe pédagogique soudée et soutenue pour mettre en œuvre un projet interdegrés et partenarial adapté, avec des enseignants convaincus des possibilités chez leurs élèves, en particulier.

L’évaluation de novembre 2006 aborde, elle, des questions plus fines, plus complexes et souvent incomprises de ce qui se passe au quotidien dans la classe. Pourquoi un enfant pauvre, pourvu des mêmes capacités cognitives qu’un enfant riche, ne parvient-il que difficilement à surmonter les épreuves que l’école lui apporte ? Les lieux communs sont nombreux et traînent les médias pour répondre. Appuyé sur la recherche pédagogique, le rapport cherche les vraies réponses et y parvient sans doute pour une bonne part.

Les ZEP auraient donc pu être utiles ; elles ne l’ont été que faiblement. Les évaluations nationales indiquent toutes qu’au-delà d’une question financière, l’enjeu de la réussite réside d’abord dans la qualité de la pédagogie, dans la constitution et l’accompagnement des équipes, dans l’appui politique qui leur est apporté et dans la confiance dans les élèves, leurs familles et leurs territoires d’habitat.

Pierre Valpreda

Les paradis fiscaux au cœur de la mondialisation


avec Christian Chavagneux, rédacteur en chef adjoint à Alternatives Economiques

Christian Chavagneux rappelle l’image classique des paradis fiscaux : des îles au soleil, où des riches, des fraudeurs, voire des maffieux, vont dissimuler leurs richesses pour échapper à l’impôt et à tout contrôle. Bien qu’aucune donnée ne permette d’évaluer les montants en jeu de ces dissimulations, on peut affirmer que les paradis fiscaux jouent, dans l’économie mondiale, un rôle beaucoup plus important que celui résultant de celles-ci.

Importance et problèmes des paradis fiscaux
Quelques statistiques publiques fournissent des éléments chiffrés.

- L’activité internationale des banques passe, pour la moitié, par les paradis fiscaux, selon la Banque des règlements internationaux. Et la répartition géographique de cette activité révèle que ce ne sont pas les fameuses « petites îles » qui sont en tête, mais Londres, qui en représente 40 %. Ensuite, on trouve la Suisse, Amsterdam et la Belgique, pour 30 %, et finalement les « petits paradis » pour 30 %. Les paradis fiscaux sont donc d’abord un problème de places financières des grands pays industrialisés.

- Les stratégies d’investissements à l’étranger des entreprises, selon la Commission des Nations unies pour le commerce et le développement, passent pour un tiers par les paradis fiscaux. Mais le circuit ici se complique, car les firmes des Etats-Unis ou d’Europe font souvent transiter par un paradis fiscal, par Hongkong ou les Iles vierges par exemple, les capitaux qu’elles veulent investir en Chine, ou ailleurs. Ce transit leur assure un sort plus favorable au plan fiscal. C’est pourquoi Hongkong et les Iles vierges sont les deux pays qui investissent le plus en Chine... On trouvera aussi parmi les pays exportant le plus de capitaux à investir, des petits pays comme les Pays-Bas, la Suisse, le Luxembourg ou encore les Iles vierges. C’est pourquoi aussi un investissement venant par exemple des Etats-Unis vers la Chine et transitant par Hongkong est compté deux fois : il faut donc dans ce cas (cela sera fréquent) diviser par deux l’importance des paradis fiscaux dans l’investissement mondial, qui sera donc plutôt de 15 à 17 % au lieu des 33 % précédemment évoqués.

– Internet a facilité ce type de mouvements dans lesquels les jeux ont aussi une part.
- Les pertes fiscales, résultant de l’utilisation des paradis fiscaux, sont évidemment importantes pour les Etats. Les administrations spécialisées les estiment à 350 milliards de dollars pour les Etats-Unis. Pour la France, les pertes seraient de 40 à 50 milliards d’euros, soit 2,5 à 3 % du PIB, égales au montant de l’impôt sur les sociétés et plus élevées que le déficit budgétaire actuel. L’évolution de la pression fiscale globale est aussi un signe : pour les pays de l’OCDE, elle avait augmenté entre 1960 et 1990 et s’était depuis stabilisée. Pour l’Europe (des 25), elle a diminué de 35 à 25 % depuis 1995.

- Par rapport à l’aide aux pays en développement, cette évasion fiscale représente quatre fois le montant total de cette aide qui pourrait donc facilement être développée, voire supprimée, si l’on récupérait tout ou partie de cette évasion due aux paradis fiscaux.

Que faire ?

Dans les années 1920, les premières tentatives et attaques contre le secret bancaire furent stoppées par l’opposition de la Suisse, des Pays-Bas, de l’Allemagne et de la Chambre de commerce internationale. Aucun résultat, ensuite, jusqu’à la fin des années 90.

Vers 2000, trois organismes s’attaquent au problème et publient des listes de paradis fiscaux : le Gafi (Groupe d’action financière internationale) en détecte 27 ; le Forum de stabilité financière (FSF) en dénonce 42 ; l’OCDE et son Comité des Affaires fiscales en nomme 35.

Se sentant menacés, les paradis fiscaux réforment leurs procédures pour se dédouaner. Mais il s’agit de « réformes papiers », elles changent la forme pas le fond. Toutefois, les organismes qui les avaient dénoncés se déclarent « satisfaits » et rayent peu à peu tous les pays figurant sur leur liste : il n’y a donc plus de paradis fiscaux ! Les pays concernés y gagnent même une certaine reconnaissance au plan international. C’est donc un échec. Les petits territoires ont été stigmatisés et non les grandes places financières internationales.

Une politique des prix de transfert entre maison mère et filiales domiciliées dans les paradis fiscaux permet aussi aux firmes de transférer une partie importante de leurs bénéfices dans ces derniers.

Aujourd’hui, l’Union européenne est en tête de la lutte contre les paradis fiscaux. La Cour de justice européenne interdit les filiales artificielles dont le seul but est fiscal. L’harmonisation des recettes de l’impôt sur les sociétés est en cours. La taxation des placements des non-résidents est également en cours. Des initiatives ont été prises dans certains pays, mais très limitées : Gordon Brown s’est attaqué en 2005 aux fraudeurs, mais uniquement à ceux résidant en Angleterre. Nicolas Sarkozy, dans sa Lettre de mission contre la fraude fiscale, demande de traquer les faux RMIstes, les faux chômeurs, le travail au noir ; mais il ne dit rien des gros fraudeurs...

Des cabinets de conseil en fiscalité se sont créés dans beaucoup de pays occidentaux, proposant des solutions pour éviter le fisc dans de nombreux cas. L’OCDE a lancé une action contre de tels intermédiaires, qu’elle a violemment attaqués lors d’un colloque à Séoul en 2006. Mais les décisions qu’elle préconise depuis sont très limitées et décevantes.

En conclusion, on peut donc dire que peu est fait actuellement pour lutter efficacement contre les paradis fiscaux. Des associations, en France, comme le Secours catholique, le CCFD, Survie, Attac, etc. ont lancé une action à partir d’une plateforme commune, sans beaucoup de résultats pour le moment. Mais il faut continuer.

Le débat qui a suivi cet exposé a permis de préciser certains points.

Bernard Viollier

 


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